Le générique de début de Marty Supreme consiste en une animation numérique figurant la course de spermatozoïdes alors que Marty Mauser (Timothée Chalamet), pongiste surdoué, et son amante, Rachel (Odessa A’Zion), viennent de faire l’amour. À l’issue de la séquence, un fondu transforme l’ovule en balle de ping-pong, rappelant l’étrange association entre l’éclat d’un diamant et une coloscopie dans l’ouverture d’Uncut Gems. La transition synthétise l’enjeu du film à venir (la course vers le succès, mais aussi la naissance d’un enfant), tandis que la reprise de « Forever Young » d’Alphaville qui rythme cette séquence peut être comprise de façon hyperbolique : Marty Mauser (Timothée Chalamet) ne fait que rejouer par le sport cette lutte originelle de l’individu pour sa survie. D’abord vendeur de chaussures dans une petite boutique new-yorkaise pour gagner assez d’argent en vue d’un tournoi de ping-pong à Londres, il fait preuve dès le début du film d’une certaine débrouillardise et d’un penchant pour la manipulation. Capable tour à tour d’entourlouper ses clientes ou de s’improviser braqueur d’un soir, Marty jongle entre les rôles et les situations, porté par le corps agile et nerveux de Timothée Chalamet. La mise en scène véloce de Josh Safdie, pourtant délestée des mouvements heurtés de caméra à l’épaule qui caractérisaient les films coréalisés avec son frère, condense dans la première demi-heure les enjeux narratifs en gardant un coup d’avance sur le spectateur. Elle se fait dès lors l’écrin d’une maîtrise rythmique qui est d’abord celle de son personnage : son habileté fait de lui conjointement un magicien (cf. une séquence très drôle impliquant de faire apparaître une pomme) et un metteur en scène, conscient de sa capacité à tenir un public en haleine. Lors de la demi-finale du championnat au Royaume-Uni, il transforme par exemple avec la complicité de son adversaire la performance sportive en spectacle, destiné non seulement à divertir l’assistance, mais aussi à séduire Kay Stone (Gwyneth Paltrow), une célèbre comédienne mariée à Rockwell, un riche entrepreneur avec lequel Marty nouera un pacte faustien (Kevin O’Leary, homme d’affaires surtout connu aux États-Unis pour sa participation à l’émission de téléréalité Shark Tank).
Si cette première demi-heure a des allures scorsesiennes, Safdie infléchit rapidement sa mise en scène pour convertir la vitesse en énergie du désespoir. La vélocité du film se retourne alors contre son protagoniste, prisonnier de réactions en chaîne incontrôlables : la maîtrise initiale se révèle illusoire et se mue en cauchemar. À partir du retour du personnage à New York, le chaos devient le véritable moteur du film, Marty étant rattrapé par les conséquences de ses actions. Même les moments de pause n’en sont pas : après une course frénétique, ce qui s’apparente à une accalmie dans une chambre d’hôtel bascule brusquement lorsque le sol s’effondre sous le poids de Marty, relançant une nouvelle fois le rythme infernal. Ce segment est sans doute le plus convaincant du film : l’enchaînement des événements obéit à une logique de continuité qui vire peu à peu au désastre, engendrant des débordements presque excessifs (ici, une fracture du bras très graphique ; là, une course dans un champ de maïs). Par la suite, les dommages collatéraux se révèlent tout aussi dramatiques, mais s’éparpillent dans une narration plus épisodique nourrissant parfois l’impression de redites et d’un certain systématisme narratif – l’effet boule de neige du récit, qui donne aux mésaventures de Marty des accents de malédiction. Si les plus belles trouvailles plastiques de Good Time ou d’Uncut Gems reposaient sur un art de la dilatation temporelle, permettant aux situations de se creuser de l’intérieur dans une escalade tragique, la durée de Marty Supreme mise davantage sur l’accumulation de péripéties, plus ou moins déliées les unes des autres, au risque de diluer le sentiment de fièvre et d’urgence.
Fall and fall
Malgré ces limites, le film tire néanmoins son épingle du jeu par sa façon assez originale de détourner les codes du rise and fall, qui voit un personnage de basse extraction gravir progressivement les échelons vers la fortune et la renommée. Ici, quelque chose cloche d’emblée : Marty affirme déjà être au sommet de la gloire au bout de vingt minutes, sans que sa confiance en lui soit réellement justifiée par ce qu’on a entraperçu du personnage jusqu’à présent. Chalamet s’en donne à cœur joie dans ce rôle de cabot pétri d’orgueil, trop sûr de son charme et de son succès, aussi bien dans ses mimiques et sorties provocantes face aux journalistes que dans la violence avec laquelle il rabroue Rockwell. Tout se passe comme si Marty se prenait pour un personnage de Scorsese, sans comprendre qu’il évolue en vérité dans un film d’Abel Ferrara (lequel joue d’ailleurs un second rôle important). Telle est sa méprise : la réussite individuelle ne promet aucune ascension, mais ne fait qu’ouvrir un gouffre toujours plus profond. Tout au long du film, Safdie fait cohabiter, dans la continuité d’une même séquence, le rise et le fall, reconfigurant ainsi le soubassement idéologique de cette dynamique icarienne. Le héros a à peine le temps de jouir de ses quelques victoires qu’elles lui sont immédiatement confisquées : après avoir remporté un petit pactole suite à un tournoi de ping-pong amateur, il est aussitôt rattrapé par ses adversaires ; plus littéralement encore, la police interrompt Marty et Kay en train de faire l’amour dans Central Park, avant de lui retirer le collier en diamant qu’elle venait de lui offrir et qui aurait pu lui permettre d’éponger ses dettes.
Plus qu’une simple stratégie narrative, cette mécanique déplace l’horizon du récit pour en tirer la peinture d’un monde dont l’instabilité découle du capitalisme sauvage qui le régit. Une élévation sociale suppose des points d’appui solides, or le sol est ici toujours susceptible de se dérober sous les pieds de Marty. Si Safdie s’intéresse au ping-pong, c’est peut-être que le milieu du sport professionnel, plus qu’aucun autre, martèle que le talent individuel suffit à se hisser au sommet – un mythe américain assez proche de celui du self-made man, que Marty Supreme s’emploie à démonter. L’individualisme de Marty prend, à partir de là, un nouveau sens : il n’est pas seulement mu par son ego, mais relève aussi d’un pragmatisme social – petit juif d’origine modeste brillant dans un sport qui n’est guère alors connu dans son pays natal, il reste de bout en bout un outsider. De manière plus ambivalente qu’attendu, son idéalisme ne se fond pas complètement dans les valeurs capitalistes de gloire et de richesse : le film montre son protagoniste ruser et truander tout au long du récit, quitte à trahir et à abandonner ses proches, sans que l’appât du gain ne constitue toutefois sa véritable finalité. Le climax final vaut ainsi comme rachat du personnage, au moment où Marty doit affronter son rival japonais dans un match truqué par Rockwell. Alors qu’il refuse une nouvelle humiliation imposée par le millionnaire en invitant son adversaire à jouer la partie loyalement, il sacrifie sa carrière au nom d’un certain idéal éthique : le temps d’une rencontre, le sport cesse d’être instrumentalisé par les puissants pour devenir un terrain de jeu équitable, où la compétition oppose cette fois-ci deux adversaires à armes égales.