La France et l’âge (du prince) des ténèbres
Livres de cinéma > 22 juillet 2008
En 1985, dans La Rose pourpre du Caire, Tom Baxter le personnage de cinéma tend la main à Cécilia la femme au foyer malheureuse et rêveuse. Va t-elle choisir de le rejoindre de l’autre côté de la réalité, dans l’écran ? Peu nous importe, sinon l’image : le mythe cinématographique qui tend la main à son spectateur, c’est, pour les deux, admettre que l’un ne peut vivre sans l’autre.
Pour Woody Allen, comme pour beaucoup d’autre, le rapport à l’écran (et non à l’image, mais bien à son cadre) montre le besoin chez le spectateur d’autre chose qu’un pur divertissement. Entrer au cinéma est entrer dans un temple, ou le simple mortel va assouvir son besoin intime de sacré, de recréer ses icônes, et de leur redonner un culte. Paradoxe délicieux, ce rapport à l’écran est probablement plus l’apanage d’une population bien définie, que de toutes les autres "races" cinéphiles : les amateurs de fantastique bis, une population pourtant bien étrangère à la pompe et à dignité généralement associée au sacré. Et pourtant : Boris Karloff, Vincent Price, George Romero, Musidora, Roger Corman, Terence Fisher, John Carpenter, Bela Lugosi, Christopher Lee, d’Elsa Lanchester, James Whale, Peter Cushing... ce sont bien parfois des icônes de l’impiété la plus éhontée auxquelles sont rendus les cultes les plus divers. Et parmi toutes ces sombres étoiles, une brille plus encore pour les cinéphiles fantastiques : la maison de production Hammer Films.
La France a toujours entretenu un rapport extrêmement conflictuel vis-à-vis du cinéma de genre : chaque réalisateur hexagonal - ou peu s’en faut - qui s’est frotté à la question semble avoir voulu œuvrer dans un genre, tout en le réinventant intégralement. On connaît les réussites de cette arrogance. Lorsque le fantastique est concerné, l’affaire se corse, car la France critique et les élites n’ont longtemps voulu voir dans ce genre qu’un plaisir enfantin, régressif, indigne enfin. Qu’une population fidèle se presse aux entrées des quelques salles alternatives œuvrant dans le genre au tournant des années 50-60 n’a pas semblé, au départ, bousculer outre mesure les jugements de valeur. Lorsque le fantastique était l’œuvre de Cocteau dans La Belle et la bête, de Franju dans Les Yeux sans visage ou de Carné dans Les Visiteurs du soir, c’était avant tout un film de leur auteur avant d’être un film de genre. Mais c’était avant l’arrivée de la Hammer sur nos écrans.
Nicolas Stanzick retrace, dans son Dans les griffes de la Hammer, les rapports de la France d’alors et du studio anglais, et particulièrement de son réalisateur-phare, Terence Fisher. Parler de la Hammer dans ses années là, ce n’est pas seulement parler de Peter Cushing et de Christopher Lee, de Frankenstein s’est échappé ou de Dracula, prince des ténèbres. Autour du studio et de son corpus - principalement axé sur une politique de remake des grands films de monstres de l’âge d’or Universal - s’est formé à cette époque une caste cinéphile encore inédite dans l’hexagone : les cinéphiles fantastiques. Michel Caen en tête, ils seront à l’origine de Midi-Minuit Fantastique, la première publication dédiée au genre en France. Mais surtout, cette première génération de midi-minuistes apportera ce qui avait toujours manqué au genre fantastique : la reconnaissance critique. Et Nicolas Stanzick de souligner à quel point ce bouleversement n’est pas seulement le fait du seul cinéma de la Hammer, mais de son positionnement dans l’Histoire. Midi-Minuit, la Hammer, Mai 1968... Subversif, pétri de transgression, le cinéma de la Hammer se charge de symboles sociaux parfois étonnants. C’est donc une génération d’amateurs, érotomanes réjouis et partisans dandies d’un cinéma fauché et inventif, qui deviendra la figure de proue de la reconnaissance, particulièrement, de l’œuvre de Terence Fisher, de la Hammer, et du fantastique en général, dans un contexte de France révolutionnée.
Mythes et légendes président à la cinéphilie dépeinte par Nicolas Stanzick, et tout bon fantasticophile vous le dira : on ne succombe aux sirènes du fantastique que via l’imaginaire, suscités par les interdits et les visions manquées. Bénie soit la censure, pour avoir interdit tant de film aux jeunes cinéphiles que nous étions ! Combien nous avons fantasmé sur ces films inaccessibles... L’affiche du Cauchemar de Dracula et sa belle pâmée dans les bras du Comte vampire a bien pu susciter l’émoi dans les cœurs (pour le moins) des amateurs à l’époque de sa sortie - autant que dans ceux des futurs découvreurs du genre, des décennies après. Et ce, d’autant plus que le film n’était que peu visible. L’imaginaire préside à l’appréciation de ces films, autant pour les films eux-mêmes que pour tous les gimmicks des salles d’exploitation. L’auteur de Dans les griffes de la Hammer dresse donc un portrait étonnant d’une France fantasticophile, ancrée dans une époque, à l’aune de ce besoin de créer aussi bien que de combler l’imaginaire.
En présentant avec une culture consommée une analyse du style et des retombées de la Hammer en France, Nicolas Stanzick aurait pu certainement livrer un essai passionnant. Fort heureusement, l’auteur est un cinéphile fantastique bis consommé, et le revendique au détour de son histoire de la Hammer. Lors d’entretiens-fleuves avec les grands acteurs de l’époque Midi-Minuit fantastique, mais également lorsqu’il se fait le héraut d’une culture orale qui participe autant que les films eux-même à la légende de la Hammer. Pour parachever le tout, l’auteur émaille son évocation d’analyses passablement incongrues, mais réjouissantes et convaincantes (voir pour cela l’analyse pointue de l’importance sociale et culturelle de l’acceptation de Dracula dans un film de Pierre Richard ou l’extraordinaire retour sur la première page de MMF).
Qu’importe si Nicolas Stanzick a raison, dans son analyse de cette première page ? Pour tout fantasticophile, l’idée est défendable, même si c’est avec mauvaise foi, même si les faits réels parlent contre. L’importance, c’est de créer un mythe. Dans les griffes de la Hammer réussit ainsi parfois le prodige de faire partager à son lecteur, fut-il totalement éloigné du monde des cinéphiles fantastiques, la passion intrinsèque à cette cinéphilie. Dans les pages de ce livre, qu’on eut malgré tout aimé plus richement iconographié - et où la couleur rouge aurait eu tellement bien sa place ! - ce n’est pas Tom Baxter qui emporte Cécilia au delà de l’écran, mais le Baron Frankenstein, Dracula, le loup-garou ou la femme-reptile qui nous saisissent et nous emmènent. Et disons-le : voilà un enlèvement dont on ne saurait se plaindre...
Vincent Avenel