Accueil > Actualité ciné > Critique > Barberousse mercredi 22 novembre 2006

Critique Barberousse

L’ange roux, par Ophélie Wiel

Barberousse

Akahige

réalisé par Akira Kurosawa

Kurosawa, encore et toujours : parallèlement à la reprise en salles de Sanjûrô (tourné en 1962 et deuxième volet du diptyque initié avec Yojimbo) et une semaine avant la grande rétrospective Kurosawa organisée à l’Action Écoles (à partir du 29 novembre), les cinémas Action nous proposent de redécouvrir un autre chef-d’œuvre du maître. Barberousse, tourné en 1965, est en quelque sorte le pendant noir et blanc du merveilleux Dodes’kaden : concentré dans un lieu presque unique – un dispensaire pour indigents –, le film suit les histoires croisées d’une poignée d’individus, vivant dans la souffrance absolue d’une vie injuste et dans l’attente d’une mort presque libératrice. Barberousse est une œuvre incroyablement délicate, qui prouve que Kurosawa, trop vite cantonné aux légendes viriles de samouraï, était en fait l’un des derniers grands romantiques.

Dans les vingt premières minutes de film, Kurosawa brouille totalement les pistes. L’arrivée du jeune médecin Yasumoto dans le dispensaire tenu par le "tyran" Barberousse tient un peu de celle de Jane Eyre dans le manoir de Rochester. Ce lieu empli de mystère, comme reculé de tout, où sévit un homme presque invisible fait froid dans le dos : des hommes et des femmes en guenilles attendent une consultation tandis que d’autres, couchés sur le sol, tentent de bouger et de souffrir le moins possible ; quant aux médecins, habillés d’une tunique sobre blanche, ils sont comparés à des gardiens de prison. Et surtout, il y a cette maisonnette, à l’écart du dispensaire, interdite d’accès, où vit une femme folle qui, dit-on, séduit les hommes pour mieux les tuer... La première apparition de Barberousse, confirme cette impression : tournant le dos à Yasumoto, il lui fait vite comprendre qu’il n’est plus question pour lui de sortir du dispensaire, et qu’il va falloir se soumettre à ses ordres. Barberousse commence ainsi comme un film à suspense, un huis clos terrifiant où l’on s’attend à tout moment à découvrir des cadavres dans les placards ou des squelettes dans un terrain vague... Mais Kurosawa a plus d’un tour dans son sac.

En fait, il est très vite clair que le film épouse du début à la fin le point de vue franchement subjectif de Yasumoto, jeune étudiant fraîchement sorti de l’école de médecine, qui n’imaginait pas une carrière au service des pauvres. L’effroi qui émane du dispensaire est en fait l’image de l’effroi de ce jeune homme, qui voit les portes d’un monde qu’il ne connaît pas et qu’il ne veut pas connaître se refermer derrière lui. Le regard porté sur Barberousse est celui que construit Yasumoto au fil de ce qu’on lui dit puis de ce qu’il découvre. Ainsi, à mesure que Yasumoto apprend à connaître Barberousse et à reconnaître qu’il n’est pas le Barbe-bleue qu’il imaginait, le film change du tout au tout. Et Barberousse devient le récit d’un parcours initiatique, celui d’un homme qui finit par renoncer aux plaisirs matériels pour poursuivre un idéal, guidé en cela par un homme plus âgé et plus sage, malgré son apparente rudesse. C’est un thème qui avait déjà beaucoup été traité dans le cinéma classique hollywoodien, mais aussi par Kurosawa (cf. L’Ange ivre par exemple).

Là où Kurosawa fait vraiment preuve d’originalité, c’est dans la construction de ce parcours. Plutôt que de se concentrer sur la relation ambigüe entre le maître et son élève, il fait intervenir d’autres personnages, d’autres parcours, qui vont tous contribuer à convaincre Yasumoto de la bonne œuvre de Barberousse. Mais pas seulement : il y a de la chronique sociale dans ces histoires de femmes violées et vendues par leur famille, d’hommes trahis, d’enfants abandonnés. Comme dans ses premiers films, tels Chien enragé ou Les salauds dorment en paix, Kurosawa se penche sur la société japonaise, laisse s’exprimer ceux à qui on ne donne jamais la parole, sans misérabilisme. Mais ici, plutôt que la chaleur, c’est la sensation de mort qui étouffe. La mort est partout, latente, qu’elle soit intentionnellement donnée ou non. Kurosawa vieillit, et ses préoccupations changent : la façon dont les personnages se racontent tient plus de la confession, et Barberousse a des airs de sainteté, sans être jamais moralisateur. Le vent qui souffle sans arrêt sur le dispensaire est à la fois un message de souffrance mais beaucoup plus d’espoir : comme une voix lointaine, il apporte le souffle de la vie. Ce n’est pas un hasard s’il finit par être remplacé par la neige, dont la blancheur immaculée apaise la douleur.

En plus de trois heures, Kurosawa a le temps de s’intéresser à chacun de ses protagonistes. Et il n’hésite pas à se servir de ce temps, avec force plans séquences et gros plans sur les regards fous et les visages désespérés de ceux qui se racontent. Chaque réaction, mouvement de lèvres, tête qui se baisse, corps qui se plie lentement, est étudiée à la loupe. Comme souvent dans son univers, Kurosawa s’intéresse plus au placement des personnages dans le plan qu’à leurs déplacements, ce qui donne une impression d’immobilité, accentuée par un aspect typiquement japonais : le contact direct avec le sol. Qu’ils soient couchés ou assis, les personnages sont placés presque à terre. Kurosawa place sa caméra à cette "hauteur", ce qui renforce le sentiment d’intimité profonde du spectateur avec ce qui se trame devant lui. Les lumières artificielles – bougie, ampoule, éclairage nocturne –, la musique symphonique, la géométrie du décor et la lenteur des gestes participent d’une sorte d’hypnose, qui est celle de Yasumoto, fasciné par cette expérience à la fois traumatisante et irréelle, où tout est théâtralisé – le repas entre collègues, la rencontre avec la jeune folle éclairée par une simple bougie qui se consume peu à peu, l’opération à vif de cette femme nue dont on ne verra jamais le visage...

Il n’y a pas une seule minute perdue dans Barberousse, qui bénéficie d’une photographie magnifique et d’un casting exemplaire. C’est un film à la fois émouvant, tendre, tragique et idéaliste, facilement accessible, et sans doute l’un des plus beaux de son réalisateur. C’est aussi le dernier film de Kurosawa en noir et blanc, et le dernier de sa fructueuse collaboration avec l’immense Toshirô Mifune. Une page se tournait, mais ces trois heures-là resteront comme l’un des monuments de la grande histoire du cinéma.

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