Accueil > Actualité ciné > Critique > Le vent se lève mardi 22 août 2006

Critique Le vent se lève

Diaphana Films

L’adieu aux armes, par Vincent Avenel

Le vent se lève

The Wind the Shakes the Barley

réalisé par Ken Loach

Après Hidden Agenda en 1989, Ken Loach estimait qu’il n’avait pas expliqué la déchirure de l’Irlande, pas livré les clés pour comprendre la guerre fratricide qui a secoué le pays jusqu’à il y a peu. C’est chose faite avec Le vent se lève, le récit douloureux de la façon dont l’Angleterre est parvenue à déchirer l’Irlande. Et du même coup, c’est un des plus beaux films contre la guerre qui nous est proposé par le réalisateur de Land and Freedom.

Irlande, 1920. Quelques années seulement après le soulèvement de Dublin écrasé dans le sang par l’Angleterre, mené par le révolutionnaire de gauche James Connolly, l’Irlande gronde de nouveau. Sous la main-mise brutale des « Black and Tans » et des « Auxis », le pays de Yeats suffoque. Après plusieurs terribles démonstrations de violence de la part des Anglais, Damien Donovan, fils de fermier, décide de renoncer à sa carrière de médecin à Londres et rejoint son frère Teddy dans les rangs des indépendantistes irlandais. Après des mois de guerre sale contre l’occupant, le traité de l’État Libre d’Irlande divise les indépendantistes. Teddy rejoint les rangs des « Freestaters » qui tolèrent la main-mise de l’Angleterre, tandis que Damien refuse de brader son idéal d’une Irlande libre. Saigné à blanc par des années de guerre, le pays se déchire à nouveau, et plus cruellement.

Le vent se lève, clame le titre du film : la métaphore est transparente, et l’on s’attend dès le départ à voir une glorification de la cause irlandaise face à la perfide Albion, forte en héros fiers de leur sang celte défendant le pays jusqu’à leur dernier souffle. Mais il n’y a pas eu de héros dans le terrible conflit dépeint par Loach, pas de héros objectif. Certainement, les indépendantistes des « Flying Columns » irlandaises restent même aujourd’hui de grands héros pour les Irlandais ; certes, les Anglais n’ont pas tous été des monstres méprisants et colonialistes. Mais il reste que le peuple d’Irlande, dans les mains des deux camps, a souffert bien plus que de raison, si tant est que la raison puisse admettre quelque souffrance que ce soit. C’est la lente noyade de l’Irlande dans les atrocités de la guerre civile que dépeint le film, et non l’héroïsme prétendu de quelques héros de la gâchette.

Face à la complexité de leur matériau historique, Loach et son scénariste Paul Laverty ont décidé de privilégier le petit peuple, en les personnes de Peggy (incroyable Mary O’Riordan), Bernadette et Sinead, respectivement grand-mère, mère et sœur de Micheail, dont le meurtre barbare par les Anglais décide Damien à rester se battre. Baser un film historique sur ses seuls personnages, en faisant confiance au scénario et au jeu d’acteur pour sauver la donne est un pari risqué. Le pari est pleinement tenu par un scénario riche en anecdotes au parfum véridique, et par des acteurs remarquables. On retiendra bien sûr Cillian Murphy, mais aussi et surtout Liam Cunningham dans le rôle du révolutionnaire marxiste-socialiste Dan, le plus idéaliste de tous. Hâve, crasseuse et mal rasée, sa figure est pourtant lumineuse lorsqu’il explique pourquoi il a occupé sa captivité à graver sur les murs de sa cellule le Garden of Love de William Blake.

Grand metteur en scène d’images symboliques, Loach touche parfois à la grâce avec ce dernier film : Damien désespéré de devoir abattre un camarade « traître » ; le même enlevant doucement le fichu de la tête de Sinead après qu’elle a été tondue par les Anglais pour lui rappeler sa beauté ; deux anciens indépendantistes, l’un la tête haute et prêt à être fusillé, l’autre commandant le peloton la tête basse... Contrairement à certains dérapages de son style si personnel, comme dans le récent et par trop misérabiliste Just a Kiss, Loach parvient ici à invoquer des images d’une puissance qui rappelle celle des Sentiers de la gloire de Kubrick. Mais aucune image ne parvient à la cheville de celle qui montre, devant une maison en ruine, incendiée par les Anglais, la veuve évidente d’un combattant, en larmes, maudissant dans un même geste celui qui est mort par idéal et son meurtrier.

Car il n’est pas d’héroïsme à mourir pour ses idées dans Le vent se lève : ceux qui souffrent vraiment sont celles et ceux qui restent. « Souvent les films de guerre font grand cas de leurs positions antimilitaristes mais une grande part du spectacle qu’ils proposent n’est qu’explosions et effusions de sang. Cela ne me semble pas très sérieux, comme position anti-guerre », souligne Loach. Mourir pour des idées, de quelque côté de la frontière que l’on soit, c’est mourir abattu dans le dos, dans la saleté et l’opprobre, sans fleur ni couronne. C’est laisser derrière soi ceux pour qui on croyait se battre. Loach signe avec Le vent se lève un film de guerre qui répugne à la surenchère obscène d’un sensationnaliste Il faut sauver le soldat Ryan. Il signe un film de paix : cela implique bien moins de violence graphique, mais ça fait aussi mal, sinon plus.

Le vent se lève, clame le titre du film. Hélas, comme souvent, le titre perd à la traduction, et pour le coup donne même dans le contre-sens. The Wind That Shakes the Barley (« le vent qui agite l’orge »), tiré d’un splendide chant traditionnel irlandais, n’évoque pas une révolte en devenir, non plus qu’un ouragan destructeur. La triste chanson raconte le désespoir de celle dont l’amant est mort sous les balles, et qui le suivra bientôt dans la tombe. Pendant ce temps, le vent souffle toujours sur l’orge : pour quelque cause que cela ait été, toutes ces morts seront bientôt oubliées.

Comparer Le vent se lève et le merveilleux Land and Freedom est une obligation, ces deux films étant très proches dans la filmographie de Ken Loach. Si Land and freedom célèbre le triomphe de l’idéal, et la beauté de se battre pour lui, Le vent se lève souligne qu’un tel combat, s’il implique la lutte armée, ne vaut finalement pas la peine. Les héros de Ladybird, Ladybird, My Name Is Joe, Raining Stones ou Family Life se battent aussi pour un idéal, et le plus souvent perdent. L’important, pour Loach, est de souligner la justesse de leur combat : qu’ils aient ou non vaincu n’a plus guère d’importance. Le jury de Cannes ne s’est pas trompé en récompensant de la Palme d’or le dernier film du réalisateur : tant sur la forme que dans le fond, il regroupe le meilleur de ce que peut offrir Ken Loach. Certes, il n’est pas facile de pénétrer dans son univers, dans ce film moins encore que dans de nombreux autres, mais après tout, Loach est un cinéaste qui se mérite.

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