Accueil > Actualité ciné > Critique > Major Dundee mardi 27 décembre 2005

Critique Major Dundee

Western stérile, par Florian Guignandon

Major Dundee

réalisé par Sam Peckinpah

Les relations qu’a entretenues Sam Peckinpah avec ses producteurs font aujourd’hui partie de la légende. Légèrement porté sur la bouteille, ayant une haute idée de ce qu’est le cinéma, Peckinpah ne supportait pas qu’un vulgaire financier traîne dans ses pattes et lui dise ce qu’il serait bon ou pas de faire. Mais avec Major Dundee, Peckinpah n’a pas eu le dernier mot et a vu son film largement amputé à sa sortie sur les écrans. Bien qu’il ne s’agisse pas de la version intégrale, cette reprise du film sur les écrans nous offre le luxe de scènes tout simplement inédites. L’occasion de redécouvrir ou de découvrir ce western dans le pur style du cinéaste : primaire, sale, aride...

Pour Louis Skorecki, Hollywood est mort à la fin des années 1950, avec le Rio Bravo d’Howard Hawks. C’était la fin d’un âge d’or, d’un certain classicisme, d’une certaine lumière, d’un style flamboyant. Cette chansonnette du style « c’était mieux avant » est toujours apparue suspecte pour qui considère par exemple que les derniers Preminger sont aussi grands et beaux que les supposés chefs d’œuvre que sont Laura ou Rivière sans retour. Cependant, la vision d’un Wilder de 1966 diffusé sur Arte il y a peu, malgré un humour indéniable, semble toutefois vidé d’une substance onirique : un manque de rythme, une lumière fade dans un studio que tout le monde semble avoir abandonné. Ce film de Wilder était malgré lui d’une grande tristesse, semblant rejouer une musique qui avait pourtant jadis émerveillé le monde entier.

Mais un individu tel que Peckinpah n’aurait pu évoluer à merveille comme il l’a fait dans un contexte autre que ce crépuscule hollywoodien. Son style cinématographique, sa vision du monde, de la société, des humains, les histoires qu’il allait tout simplement raconter ont été la métaphore parfaite de ce déclin d’Hollywood. Il fallait qu’Hollywood ne soit plus, que le vernis coule, que les stars éclatent ou se trouvent confrontées à l’image de leur infâme nature animale. C’est la fin des corps lisses, des bons sentiments, des beaux paysages. Si la mise en scène, un certain rythme et l’utilisation d’une certaine musique semblent typiques du cinéma hollywoodien, ce qui est mis face à la caméra est pourtant inédit. C’est tout un bagage hollywoodien vidé de sa substance mythique. Le désert n’est plus splendide, il n’est qu’une affreuse terre aride, stérile, aux couleurs ternes, recouvert d’arbustes épineux, d’arbres cramés, d’une végétation morte. Il n’est que poussière, mort et désolation. Le héros n’est plus un héros mais un pauvre type, désespérément humain, à bout de souffle, usé, humilié, lancé dans une ultime quête insignifiante, dérisoire, cherchant à travers elle à éprouver un sentiment de grandeur après lequel il a couru toute sa vie.

Le film raconte l’histoire d’un officier nordiste, le major Dundee qui, pendant la guerre de Sécession, est gardien d’une prison où se côtoient voleurs et prisonniers de guerre sudistes. Suite à un massacre de civils par des indiens, Dundee décide de partir à la recherche du chef de cette tribu afin de le liquider et de sauver les enfants enlevés en vue d’être éduqués à devenir de futurs guerriers. Mais la guerre entre le sud et le nord faisant rage, Dundee n’a aucun moyen de former une troupe digne de ce nom. Il ne possède ni soldats, ni officiers de hauts rangs. Il décide malgré tout de mener à bien sa quête en enrôlant différents prisonniers, allant même jusqu’à solliciter l’aide de détenus sudistes. Le major réussit donc à former une troupe. Mais alors, quelle troupe ! Il n’y a ici que des damnés de la Terre. Cette troupe résume à merveille les personnages qu’affectionne Peckinpah : des voleurs, des ivrognes, tous les rebuts de la société, les exclus, les sans-grades, tous d’une laideur et d’une saleté confondantes. Tous ces personnages ne se sont engagés que par chantage et intérêt personnel. Peckinpah ne nous fera pas le coup d’une union sacrée autour d’une cause commune. Chacun sait pourquoi il est là. Il n’y aura pas de renaissance, ni de révélation. Peckinpah, même s’il souhaite montrer qu’il y a un cœur chez tous ces hommes, ne les fera pas évoluer, n’exhumera pas on ne sait quels pseudo-sentiments enfouis.

En grand cinéaste qu’il est, Peckinpah ne s’intéresse pas au but, mais au chemin comme révélateur de la nature humaine. La psychologie des personnages se précisera au fur et à mesure des actions, des événements et confrontations. Pris dans un engrenage qu’il ne contrôle nullement, l’individu est totalement dépourvu de recul, de sang-froid. Ses sentiments sont mis à l’épreuve et ses réactions ne seront alors qu’instinctives, primaires, animales. Il apparaît dans toute sa nudité. Le regard que porte l’officier sudiste sur le major Dundee est impitoyable. Il traque la moindre faiblesse, le moindre manquement, le moindre fait et geste à même de prouver que le major n’est rien de plus qu’un raté incapable de mener à bien la moindre entreprise, de faire preuve d’autorité et de tact, d’être ce qu’il est censé être : un officier.

Malgré quelques échanges verbaux très forts entre l’officier sudiste et le major Dundee, Peckinpah, même s’il condamne le sud esclavagiste, ne cherche pas à opposer deux mondes, deux civilisations, par une comparaison qui s’appuierait sur une montagne de clichés. L’officier sudiste agresse verbalement le major en lui disant que le nord pour qui il combat n’a aucune estime ou considération pour lui, qu’il ne le considère que comme un vulgaire gardien de prison au moment où il pourrait briller sur les champs de bataille. Mais, en contrepartie, Dundee ne se fait pas prier pour faire remarquer à cet officier sudiste que le mode de vie du sud appelé à disparaître, ces grandes plantations et ces grandes familles qu’il défend, ne le considèrent de toute façon que comme un valet : il n’a qu’une place ridicule dans la hiérarchie de classes du sud. Il ne s’agit pas d’opposer un monde à l’autre, mais de montrer que toute civilisation porte en son sein les pires injustices, et que l’on est vite amené à défendre un système qui pourtant, chaque jour, nous humilie.

Pas de bons ou de mauvais, mais une invitation à se regarder. Peckinpah n’est pas un idéologue, ne fait l’apologie d’aucun mode de vie, mais montre l’individu seul, humilié, en quête, malgré ses aspects repoussants, d’une reconnaissance et d’une caresse affectives.

Annonces