Accueil > Actualité ciné > Critique > Quand on a 17 ans mardi 29 mars 2016

Critique Quand on a 17 ans

© Wild Bunch

Bain de jouvence, par Clément Graminiès

Quand on a 17 ans

réalisé par André Téchiné

Alors qu’il vient tout juste de fêter ses soixante-treize ans et qu’il a déjà signé pas moins de vingt longs-métrages, on n’attendait plus d’André Téchiné qu’il soit en mesure de proposer un film aussi fougueux, nerveux et lumineux que Quand on a 17 ans. Il faut dire que ses deux derniers films, Impardonnables (2011) et L’Homme qu’on aimait trop (2014), avaient donné le sentiment d’un cinéaste fatigué, arrivé au bout de ses thématiques et cherchant – en vain – à se renouveler à coups d’adaptations littéraires. S’il a pour lui été un temps question de s’inspirer du roman coup de poing En finir avec Eddy Bellegueule du jeune prodige Édouard Louis (projet qui revient finalement à Anne Fontaine), André Téchiné a finalement préféré s’adjoindre les services de Céline Sciamma pour écrire un scénario original. Bien lui en a pris tant la collaboration avec la réalisatrice de Bande de filles a permis au cinéaste de retrouver une ligne directrice claire en resserrant l’enjeu autour d’une petite poignée de personnages, quand ses précédents fresques romanesques se perdaient parfois à force de poursuivre plusieurs fils narratifs en même temps. Loin des bavardages empesés qui alourdissaient ses deux précédentes réalisations, cette nouvelle livraison surprend même par son dépouillement et par sa belle capacité à circonscrire l’enjeu central à un petit territoire, comme l’avait fait en son temps Les Roseaux sauvages (1994). Il faut d’ailleurs reconnaître qu’avec ce film devenu culte et qui permit à André Téchiné de glaner les récompenses les plus prestigieuses de sa carrière (le César du meilleur film et de la meilleure réalisation), Quand on a 17 ans a beaucoup en commun, de son histoire – l’éveil d’un désir sexuel quand débarque dans un microcosme un jeune homme au charme androgyne – aux rapports que le cinéaste a toujours entretenu avec la nature et la saisonnalité (ici la montagne, du plein hiver à l’aube de l’été) comme moyen de dépeindre le rapport au monde des personnages.

La loi du désir

Damien (Kacey Mottet Klein) est un jeune garçon de 17 ans sans histoire. De caractère plutôt facile, bon élève à l’école, il semble vivre des jours heureux aux côtés de sa mère, un médecin de campagne dévoué à son travail (Sandrine Kiberlain), attendant toujours avec une certaine impatience les permissions de son père, un médecin militaire qui a l’habitude de partir dans des zones dangereuses. Tout semblerait parfaitement à sa place si Damien n’était pas perturbé à l’école par la présence du taciturne mais charismatique Tom (Corentin Fila), un jeune et beau métis qui, sans que l’on sache pourquoi, a décidé de lui faire vivre un véritable enfer. Le moindre moment d’inattention devient le prétexte à tous les coups bas : croche-pieds, coups de tête, insultes, humiliations, etc. Les deux adolescents plongent alors dans un cercle vicieux dont les adultes ignorent à peu près tout : chaque jour, chacun emploie une énergie phénoménale à persécuter l’autre, sans qu’aucune raison ne vienne expliquer cette haine réciproque. Évidemment, le scénario égrène des hypothèses de jalousie qui semblent tellement faciles qu’elles résonnent davantage comme des fausses pistes : de son côté, Tom ne paraît pas très bien vivre le fait d’être un enfant adopté au moment où sa famille se met à espérer un heureux événement, tandis que Damien ne parvient pas à s’expliquer l’intérêt soudain de sa mère dont il est tant complice pour son rival détesté. Les indices sont donc plutôt à aller chercher du côté des partis-pris de mise en scène : la grande nervosité du montage et la prédominance des gros plans confirment peu à peu les interprétations que nous pouvions avoir de cette histoire compte tenu des leitmotive qui n’ont cessé de parcourir les précédents films d’André Téchiné. Derrière cette répulsion se cache bien entendu un désir inavouable entre les personnages, une tension sexuelle si forte qu’elle devient impossible à canaliser. Et pour en faire état sans sombrer dans le naturalisme psychologique, André Téchiné a la bonne idée d’explorer les espaces qui entourent les lieux d’habitation des personnages. Un peu comme la rivière et ses rivages qui servaient aux adolescents des Roseaux sauvages de lieu d’expérimentation en marge de l’image sociale à laquelle les condamnait le lycée, le réalisateur fait de la montagne un terrain-limite : en plein hiver, elle symbolise le point de non-retour (les voitures et les corps s’embourbent dans la neige ou sur les routes instables) tandis qu’à l’approche du printemps, elle offre des espaces cachés de tous où les deux adolescents se retrouvent pour se livrer à des combats clandestins.

Échelle de valeurs

Pour autant, ce qui fait la belle valeur de Quand on a 17 ans ne tient jamais à la révélation que le film porte en lui et qu’un œil un peu averti aura vite fait d’identifier. André Téchiné a bien compris que nous n’étions plus au début des années 1990 et qu’il n’y avait plus à poser sur la problématique du désir homosexuel les mêmes enjeux de représentation (visibilité, acceptation) qu’auparavant, même si ces questions n’ont pas pour autant tout à fait disparu. Avec un art certain du contretemps, le film se met même à refuser le spectaculaire : quoiqu’il arrive, la société en arrière-plan (la ville, les voisins, l’école, la corporation militaire) ne fait l’objet d’aucune scène qui se voudrait signifiante. Elle ne fait que passer, occuper le cadre, perturbant à peine le séisme affectif qui se met en place pour notre poignée de personnages principaux. Il est même intéressant de voir comment la disparition sans cesse pressentie du père devient en soi un non-événement : comme dans Les Témoins (qui mettait en scène ceux qui avaient survécu à l’épidémie de Sida dans les années 1980), Quand on a 17 ans ne cherche à aucun moment à jouir de l’épreuve traversée par ses personnages. Le deuil est là, omniprésent, il devient un ennemi avec lequel il est impossible de se battre et qu’il vaut mieux accepter dans son entièreté pour pouvoir avancer. Cela donne par exemple lieu à une scène magnifique entre Tom et la mère de Damien : alors qu’ils comptaient se changer les idées en se promenant dans les montagnes et admirer le paysage, ils se retrouvent tous deux face à un brouillard tenace limitant la visibilité qui, loin d’empêcher les épanchements, offre paradoxalement un écrin délicat pour l’évocation des disparus. À aucun moment, le drame de la perte ne vient entacher la course folle des adolescents vers l’acceptation de leurs désirs : au contraire, Quand on a 17 ans propose un cheminement serein vers la vérité. Celui-ci trouve sa formulation la plus simple dans la manière qu’a Damien (interprété par le jeune Kacey Mottet Klein, qui ne cesse de prouver de film en film qu’il a décidément tout d’un grand) d’exprimer ses sentiments amoureux. Le film tout entier d’André Téchiné est d’ailleurs à l’image de ce beau personnage de cinéma qui n’a jamais honte de dévoiler ses larmes : c’est tout simplement parce qu’il ne trouve jamais dérisoires les peines et les espoirs qui le traversent.

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