Accueil > Panorama > Analyse > Hôtel des Amériques mardi 24 mars 2015

Analyse Hôtel des Amériques

Renaissance, par Clément Graminiès

Hôtel des Amériques

réalisé par André Téchiné

Cinquième long-métrage d’André Téchiné, Hôtel des Amériques marque un tournant majeur dans la carrière du cinéaste qui n’avait que trente-sept ans à l’époque. Alors identifié dans le paysage cinématographique comme un formaliste assez froid et parfois emprunté, toujours à distance des personnages qu’il filme, le réalisateur amène souvent ses prestigieux acteurs (Adjani, Depardieu, Huppert, Moreau, Pisier, etc.) à jouer des figures à la limite de la désincarnation, dissimulés derrière des masques que la mise en scène aux accents baroques fige jusqu’à n’en faire que des fantômes. Ce parti-pris semble avoir trouvé son point de non-retour dans l’évocation biographique de la famille Brontë (Les Sœurs Brontë en 1979), complexe compromis entre le romanesque auquel se prête ce pan de la littérature anglaise du 19ème siècle et un souci de réalisme dans la représentation de la chair et de l’incandescence amoureuse. Réalisé en 1981, Hôtel des Amériques marque donc une rupture majeure dans la mesure où c’est la première fois que la mise en scène de Téchiné se met entièrement au service de ses interprètes au point de devenir le vecteur de leurs émotions. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si ce projet de film est né d’un désir de réunir pour la première fois à l’écran deux grands acteurs : Patrick Dewaere (décédé un an plus tard) et Catherine Deneuve, qui allait par la suite devenir l’actrice fétiche du réalisateur, du Lieu du crime au dernier L’Homme qu’on aimait trop en passant par Ma saison préférée ou encore Les Voleurs. Le premier était connu et apprécié pour son jeu à fleur de peau et son lâché-prise dépourvu de complaisance, la seconde pour son jeu minimaliste, presque absente d’elle-même (s’inscrivant dans l’héritage de Danielle Darrieux, sa mère de cinéma, des Demoiselles de Rochefort à Persepolis en passant par Le Lieu du crime ou encore 8 femmes). Autant dire que le choix même du casting d’Hôtel des Amériques nous éloigne d’entrée de jeu des outrances expressives d’Adjani (Barocco) ou alors de la théâtralité démonstrative de Pisier (Souvenirs d’en France) – actrices qui ne réapparaitront plus jamais dans l’univers de Téchiné à partir des années 1980 – et allait contribuer à poser le cinéaste en héritier de François Truffaut.

Le barrage

Le point de départ du film est et sera celui de la majeure partie de ceux que le cinéaste signera les décennies suivantes : la rencontre/cohabitation de deux inadaptés contraints de fouiller dans leur passé pour identifier les raisons qui les ont conduits à décrocher du réel et renoncer, d’une certaine manière, à ce qu’ils espéraient être. Dans Hôtel des Amériques, soit Hélène (Catherine Deneuve), anesthésiste de profession et anesthésiée sur le plan sentimental, et Gilles (Patrick Dewaere), trentenaire un peu paumé qui roule sa bosse aux côtés de Bernard (Etienne Chicot), loubard et dragueur invétéré. Comme dans un parfait roman de gare qui scelle les rencontres les plus inattendues, les deux personnages font d’abord connaissance attablés à la brasserie d’une petite ville de province, Biarritz en l’occurrence. Comme contaminée par le travail qu’elle accomplit chaque jour, Hélène finit par s’endormir sur la table. Profitant de cet abandon, de cette perte de connaissance (le sommeil étant traité comme un symptôme d’absence au monde dans de nombreux films de Téchiné), Gilles veille à ses côtés toute la nuit, prêt à l’accueillir au petit matin avec l’espoir à peine caché qu’entre eux deux démarre une histoire d’amour. C’est bien là tout l’enjeu qui ne cessera de nourrir par la suite tous les films du réalisateur : une promesse pour les personnages que quelque chose leur arrive, qu’un sentiment puisse les réveiller de leur vague léthargie affective, que l’autre désiré soit l’espoir d’un retour à la vie. Pour Hélène les fantômes de son passé trouvent leur incarnation dans La Salamandre, une superbe demeure défraîchie avec vue sur la mer que son ancien compagnon avait acheté pour elle avant qu’il ne décède. Abandonnée avec cette maison qui symbolise tout ce à quoi elle avait pu rêver avant de voir ses attentes définitivement contrariées, Hélène se retrouve encombrée d’un fardeau qui la condamne à regarder dans une seule et même direction (le passé), ne laissant plus de place aux nouvelles opportunités. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si elle fréquente avec bienveillance Jacqueline (Dominique Lavanant), patronne de la brasserie où a lieu la fameuse rencontre du début, rompue aux jeux de casino, quitte à y laisser toutes ses économies. Se mettre en danger, prendre le risque de la désintégration quand le désir pose la question de sa propre matérialisation, c’est le sous-texte phénoménologique qui ne cesse de parcourir le travail du cinéaste depuis Hôtel des Amériques et qui met en opposition l’action et la passion comme deux notions totalement incompatibles.

La tentation du gouffre

C’est paradoxalement cette question du rapport au monde qui conduit les personnages d’Hôtel des Amériques à entretenir leurs fantasmes et à se raconter des histoires. Il y a bien entendu la galerie de personnages secondaires, de Luc (le premier personnage homosexuel que Téchiné intègrera dans son univers cinématographique, preuve d’une nouvelle porosité entre la réalité de l’intime et la fiction) à sa bonne copine Colette (Josiane Balasko) en passant par Bernard, qui vivent d’espoirs et d’attentes, exprimant de manière anti-naturaliste leurs déceptions face à ce que le réel leur offre. Mais la colonne vertébrale du film s’articule autour de la relation entre Hélène et Gilles : la désynchronisation des deux personnages, symbolisée par une technique de jeu très différente entre Deneuve et Dewaere, semble atténuée par l’appropriation commune d’un lieu en trompe-l’œil, abîme de mélancolie qui va tout aspirer sur son passage. La Salamandre, bout de terre isolée bénéficiant d’une vue pleine sur la mer, incarne un leurre, celui d’offrir un espace de réconciliation avec soi-même et les fantômes encombrants du passé. Dans le cinéma d’André Téchiné, les parenthèses enchantées que peuvent symboliser les lieux en marge de la société sont tout sauf l’expression d’une naïveté romantique. Elles constituent surtout un état transitoire, une étape vers une meilleure connaissance de soi. Ce motif ne cessera de revenir dans la plupart des films de Téchiné, de la rivière isolée des Roseaux sauvages et de La Fille du RER aux maisons refuges du Lieu du crime et des Égarés. Pour Hélène et Gilles, si on est tenté de croire qu’un déterminisme psychologique les condamne à ne pouvoir poursuivre leur aventure ensemble, il n’y a pourtant dans le propos du film aucun défaitisme. Certes, la fin ouverte et les espoirs trop explicitement formulés ne laissent que peu de doutes sur la capacité des personnages à réorienter la réalité selon leurs désirs. Néanmoins, ce qui fait la valeur de cette expérience (tant du côté des personnages que du cinéaste), c’est cette nouvelle capacité à ouvrir une fenêtre sur les tourments de l’âme pour en matérialiser les contours.

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