Vue de l’exposition | © Erika Vati
À fleur de forêt de Jacques Perconte

À fleur de forêt de Jacques Perconte

  • Exposition À fleur de forêt de Jacques Perconte

  • Lieu : Musée Michel Ciry, Varengeville-sur-Mer
  • Date : Du 16 mai au 1er novembre 2026
  • Infos : https://www.normandie-impressionniste.fr/evenement/a-fleur-de-foret/

À fleur de forêt de Jacques Perconte

Ode à un territoire familier


Ode à un territoire familier

C’est au musée Michel Ciry de Varengeville-sur-Mer que le cinéaste et plasticien Jacques Perconte expose, jusqu’au 1er novembre 2026, trente-trois tirages issus du cycle À fleur de forêt, ainsi qu’un triptyque vidéo intitulé À fleur de terre. Organisée dans le cadre du festival Normandie Impressionniste 2026, cette exposition dialogue en parallèle avec À fleur de mer, une installation vidéo que les voyageurs en gare de Rouen ont eu l’occasion de découvrir tout l’été. Nous remercions vivement le cinéaste d’avoir accepté de la rendre disponible en ligne afin d’emmener d’autres spectateurs en terre normande.

En entrant dans la dernière salle du musée Michel Ciry consacrée à l’exposition À fleur de forêt, mon regard s’est immédiatement arrêté sur un petit tirage au format rectangulaire, où des troncs d’arbres et branchages se détachent d’un fourmillement de particules indigo[1]« Image no 847, les Communes », série no 16, compressions dansantes de données vidéo détaillées à la main, impression numérique, jet d’encre sur papier photo Rag® Hahnemühle 308 g, encadrement en bois de chêne du Pays de Caux.. Rares sont les œuvres qui, telle la madeleine de Proust, rendent sensibles des souvenirs enfouis de l’enfance. De la contemplation de ce tirage me sont revenues en mémoire les promenades dans les bois de Varengeville, situés à quelques kilomètres de la maison familiale où j’ai passé les vingt premières années de ma vie. Des promenades au cours desquelles nous nous arrêtions toujours en chemin pour contempler les hortensias aux couleurs que ma mère disait n’avoir vues nulle part ailleurs[2]La floraison bleutée de ces arbustes est favorisée par le taux d’humidité et l’acidité des sols forestiers de la côte. ; des promenades qui ont fait naître et perdurer mon émerveillement pour ces paysages.

Cet émerveillement, il est également palpable dans le travail de Jacques Perconte, qui est familier des côtes normandes : il y a presque vingt ans qu’il sillonne la côte d’Albâtre, scrutant avec sa caméra les variations de la lumière sur le ressac et les falaises de craies blanches. Ces éléments naturels constitutifs du littoral normand servent de vivier à ses expérimentations numériques — ses compressions dansantes de données vidéo qu’il développe depuis une trentaine d’années maintenant. En témoignent les visions colorées d’Impressions (2012), d’Albâtre (2018) ou encore de Salammbô (2022), où les surfaces rocheuses deviennent aqueuses ou vaporeuses, traversées par l’envol pixelisé de goélands. Une fois enregistrées, les images sont pour le cinéaste une matière malléable et leur compression nous invite, selon sa propre description d’Impressions, sur « les traces de la lumière et du temps ». On peut dès lors aisément y projeter nos propres souvenirs de toiles impressionnistes – il n’est d’ailleurs guère étonnant que Perconte ait été invité en résidence dans le cadre du festival annuel dédié à ce mouvement pictural, lui dont les œuvres ont déjà marché dans les pas de Monet et consorts.

Accueilli plusieurs mois dans l’ancienne demeure du peintre Michel Ciry, le cinéaste a filmé ces mêmes paysages au gré des saisons. Ce calendrier lui a permis d’envisager autrement des espaces devenus familiers, passant et repassant devant le même arbre tortueux du bois des Communes pour contempler la mer du haut des falaises. Un aspect du projet ouvre toutefois un espace nouveau au sein de l’ensemble d’œuvres que Perconte a consacrées à la région : les portes de plusieurs jardins privés des alentours, dont le Clos d’Ailly et le Jardin Bleu, lui ont été ouvertes. Sa caméra s’attarde ainsi sur de nouvelles textures à la palette chromatique caractéristique des jardins boisés de Varengeville — allant du bleu violet des hortensias au rose fuchsia des rhododendrons.

Jacques Perconte en résidence à Varengeville-sur-Mer | © Erika Vati

À la lisière

L’une des forces de l’exposition est de rendre compte de la géographie singulière de la région et de la porosité entre jardins, bois et littoral. Grâce à la variété d’images filmées au long cours, les impressions d’À fleur de forêt semblent précisément extraites de ces lisières où différents milieux cohabitent. Réalisés à partir de flux vidéo dans lesquels le cinéaste a puisé, les trente-trois tirages de l’exposition sont faits de traces — celles des fleurs du Clos d’Ailly, par exemple, qui fusionnent avec celles des arbres du bois des Communes —, et matérialisent la proximité de ces éléments dans la nature varengevillaise. Perconte qualifie d’ailleurs cette phase de « recherche de formes magiques où s’harmonisent les contingences de notre monde dans un même état de co-présence[3]Jacques Perconte, Divines Dérives, Paris, Éditions Galerie Charlot, 2025, p. 10.». De ce travail numérique des formes et des couleurs prélevées dans la nature se dégage finalement l’essence des lieux filmés ; paradoxalement, l’abstraction révèle les interactions entre la faune et la flore normandes avec une profondeur qu’une illustration scientifique ne saurait saisir. La contemplation d’À fleur de mer dans la gare de Rouen relève de ce même travail : partant d’un plan du récif devenu champ de coquelicots, l’herbe verte, rouge, puis jaune laisse ensuite place aux nuances ocres émanant des falaises. Sur celles-ci flottent encore les taches rouges des coquelicots, empreintes de plantes éphémères qui, au printemps, fleurissent les pâturages des valleuses.

À fleur de forêt prend alors les allures de ces promenades qui ont marqué ma mémoire : le souvenir des lisières, du surgissement de la mer à travers le feuillage d’un pin maritime ou d’un chêne centenaire se trouve réactivé par la façon dont Perconte investit l’espace muséal. C’est que l’ouïe des visiteurs est aussi sollicitée par le son provenant d’une série de vidéos qui défilent sur trois panneaux verticaux installés de part et d’autre de la salle. D’un côté, il est donc possible d’entendre (et de contempler) le fracas des vagues sur les rochers, tandis que, de l’autre, résonne le bruissement du vent dans les arbres. Ces enregistrements sonores, réalisés pendant les tournages, renforcent un aspect de l’exposition voulu plus réaliste. Par ailleurs, les vidéos invitent à un autre rapport au temps que les impressions : il faut parfois attendre plusieurs minutes avant de percevoir la métamorphose automnale de la ramure d’un arbre. C’est une manière différente, pour Perconte, de nous emmener sur les chemins des bois alentour. Le dialogue établi entre les tirages et ce triptyque vidéo ne consiste pas seulement à rappeler qu’avant leur fixité et la mue des éléments naturels, il y a toujours la prise de vue in situ – il dit surtout quelque chose de la manière dont l’artiste travaille, en laissant la possibilité aux choses d’arriver. Et le visiteur devra lui aussi observer patiemment s’il souhaite apercevoir plusieurs dauphins traverser subrepticement le rivage dans un plan filmé du haut du bois des Communes, ou bien déceler la résurgence d’infimes éclats de couleurs similaires dans une série d’impressions. Cette attention à ce qui advient trouve un prolongement dans la salle du musée qui s’ouvre sur un jardin fleuri d’hortensias : depuis une petite alcôve vitrée, les visiteurs découvrent des nuances de couleurs qui feront écho, du printemps à l’automne, aux œuvres exposées. C’est là peut-être la plus belle invitation que nous adresse À fleur de forêt : celle de quitter le musée pour déambuler à notre tour dans les bois de Varengeville, sur les traces du jardin maritime de Jacques Perconte.

Vues de l’exposition | © Erika Vati

Notes

Notes
1 « Image no 847, les Communes », série no 16, compressions dansantes de données vidéo détaillées à la main, impression numérique, jet d’encre sur papier photo Rag® Hahnemühle 308 g, encadrement en bois de chêne du Pays de Caux.
2 La floraison bleutée de ces arbustes est favorisée par le taux d’humidité et l’acidité des sols forestiers de la côte.
3 Jacques Perconte, Divines Dérives, Paris, Éditions Galerie Charlot, 2025, p. 10.

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