Au tiers du film, le vice-président des États-Unis (Michael Stuhlbarg) confie à Digger Rockwell (Tom Cruise), tycoon du pétrole responsable d’une crise écologique et humaine d’une ampleur colossale, qu’il est dans une « deep, deep, deep shit » – soit, dans la langue de Molière, une « merde très très profonde ». L’ironie de la réplique tient au fait que c’est le propre de Digger (terme argotique qui renvoie autant à la figure du chercheur d’or qu’à celle du croque-mort) de forer la croûte terrestre coûte que coûte, pour en tirer le précieux pétrole, qu’il qualifie plus loin de « mother’s milk ». Si à ces mots on croit entendre l’Immortan Joe de Mad Max : Fury Road, c’est surtout un patriarche irresponsable bien réel que le film a dans son viseur – Trump et son « drill, Baby, drill », dont le président joué par un John Goodman cabotin en diable est également un avatar. Mais puisque le film creuse et qu’il aspire à être profond, il y a encore un autre « digger » ici à l’œuvre, au-delà du personnage et de ses modèles plus ou moins revendiqués : Iñárritu lui-même, qui va percer à plusieurs reprises la surface de son récit pour révéler l’existence d’une nouvelle couche insoupçonnée. Évacuons la chose d’emblée, puisque le discours promotionnel insiste sur les surprises et qu’annoncer la présence de spoilers constitue déjà en soi un spoil (ce que vous voyez va être à un moment chamboulé) : Digger se reconfigure à plusieurs reprises et n’est pas seulement une satire du rôle délétère de l’oligarchie dans la destruction du vivant, mais aussi une satire qui affiche sa conscience d’être une satire, et même, dans un geste faussement retors et assez sentencieux, une satire de l’utilité même de la satire. Si vous n’avez pas encore vu le film, on vous invite donc courtoisement à cliquer sur la petite croix en haut de votre écran : Tom Cruise ne prête pas seulement ses traits à un magnat dégénéré, mais aussi à Curtis, un acteur jouant Digger, puisque le personnage se révèle être le premier rôle d’une pièce de théâtre dont on assiste à l’ultime répétition. Or Curtis, par ailleurs perturbé par une sous-intrigue familiale à la portée métaphorique pas très finaude (il est là aussi question du sort des générations futures), doute de la pertinence de ce qu’il interprète. Le surgissement de la mise en abyme reconfigure ainsi ce qui a été vu préalablement, voire ambitionne de racheter ses dysfonctionnements. Par exemple, on n’a jamais vu le pauvre Michael Stuhlbarg aussi mauvais, mais comme le pointe Curtis dans un échange houleux avec sa metteuse en scène, c’est l’écriture de son personnage (ou plutôt du personnage qu’interprète son personnage), reposant sur des ficelles éculées, qu’il faut tenir pour responsable. L’idée de « merde profonde » prend alors une autre signification : qu’importe que l’acteur soit mauvais, car sa médiocrité se voit octroyer après coup, par la nature même du dispositif, une profondeur d’apparat. Vous avez trouvé telle scène précédente poussive ? C’est normal, nous répond Iñárritu, puisque la scène dans la scène n’était en effet pas très bonne et que c’est ainsi qu’il fallait la percevoir.
Quelle idée porte cette mécanique cynique ? Que tout est faux mais que du coup tout est vrai, ou du moins, qu’en s’enfonçant suffisamment dans le vrai du faux, les acteurs comme leurs futurs spectateurs finiront par accéder à une vérité en bonne et due forme. Cette vérité, située à la fin (qu’on ne racontera pas), laisse pour le moins dubitatif : tour à tour, le film se sera donc moqué des puissants, aura toisé la vacuité de leur parodie, exposé le caractère bassement vengeur de la catharsis éprouvée par le public – c’est-à-dire nous (ce que confirme sans détour un détail sonore logé dans le générique de fin) –, puis cherché à nous laisser sur un vertige insondable (jusqu’au bout, le film creuse). Mais la démonstration supposément implacable ressemble plutôt à un serpent qui se mord la queue, à force de vouloir faire étalage de sa suprême roublardise en multipliant les grands discours et les chausse-trapes narratives. Reste ceci dit un atout qui pourrait en partie sauver le film, en la personne de Tom Cruise. On comprend vite qu’Iñárritu l’a choisi, au-delà du caractère transformatif de sa performance (l’acteur est à moitié reconnaissable sous ses prothèses), pour des raisons là aussi méta : le film organise le retour de l’acteur à un cinéma d’auteur sérieux, en lui donnant justement le rôle d’un comédien s’interrogeant sur la capacité d’une œuvre à dépasser le simple rang de « divertissement » (veine de la production hollywoodienne dont Cruise est aujourd’hui le roi). Même lui ne peut donc échapper à l’attelage de circonvolutions et de mises en abyme concocté par Digger. Et pourtant, quelque chose résiste un peu : si Stuhlbarg, Hüller et même Goodman pataugent dans ce jeu de dupes, Cruise, lui, fait preuve ici et là d’un vrai brio d’acteur qui excède le programme ménagé par les divers effets de manches scénaristiques. La comédie est sinistre, mais lui croit à la possibilité salvatrice d’une performance, d’un petit bout de virtuosité tirée de la boue – « Bang, bang, bang ! » s’amuse le personnage cabot après avoir fait étalage de sa malice devant une assemblée hostile. Cela ne suffit pas à faire de Digger un film honnête (de fait, la malhonnêteté est son moteur), mais grâce à sa présence, la tambouille se révèle légèrement plus digeste que celle de Birdman ou de The Revenant.