Franco Elica, réalisateur estimé, témoin désabusé du monde et possible prédateur sexuel (l’incertitude a son importance), quitte la ville où l’attendent un travail alimentaire et des accusations de viol. Il se réfugie dans un village de Sicile, mais il y est reconnu, et le Prince Ferdinando Gravina di Palagonia, un noble local ruiné, lui demande de superviser le filmage des noces de sa fille Bona, un mariage arrangé pour renflouer les caisses de la famille. Complication supplémentaire : Elica tombe fou amoureux de Bona et se promet de l’arracher à ce triste destin.
Laissant en arrière-plan, mais jamais très loin, les sujets délicats abordés par ses prédécesseurs Le Sourire de ma mère et Buongiorno, Notte, le nouveau film de Bellocchio est un conte décalé où un héros douteux suit le chemin tortueux d’une rédemption à la perspective floue. Tout tourne autour de ce personnage douteux (campé par le très bon Castellitto) et de sa recherche d’un idéal qu’il ne saurait lui-même définir. Très tôt, le spectateur partage l’incertitude de sa situation et se demande si ce qui arrive à l’écran est bien réel. La seule scène qui ne souffre guère d’ambiguïté à ce sujet est la toute première : la cérémonie du mariage de la fille d’Elica, dont le toujours incisif Bellocchio détaille avec une précision dévastatrice le rituel d’un festif artificiel. Dès la scène suivante, le film prend un chemin bien plus hypothétique qu’il ne quittera plus, le caractère concret de chaque séquence étant remis en question d’une façon ou d’une autre. Jouant des hypothèses jamais confirmées, des rencontres improbables, des hors-champs, des jeux d’ombres et des types d’images (alternances vidéo/35mm), Bellocchio nous fait constamment passer du rêve au soupçon, du fantasme à la paranoïa, si bien que même à la fin, on ne sait pas précisément si Elica a atteint ou non ses objectifs.
Oscillant entre comédie romantique et conte moral, jouant de ses décalages comme des éléments issus de ses origines littéraires d’un autre siècle, Le Metteur en scène… n’est pas, heureusement, le pur exercice de style qu’il aurait pu être. La présence d’un Castellitto tentant du mieux qu’il peut de prendre les rênes de sa vie, et surtout l’attachement de Bellocchio à se baser sur un matériau concret et plutôt actuel (réalisme provincial, difficultés du cinéma italien non-commercial, reliquats d’une aristocratie déliquescente) donnent de la chair et de l’enjeu au projet, et l’empêchent de sombrer dans l’artifice et la complaisance dans son jeu d’illusionniste. Même un film mineur de Bellocchio, jeté chez nous dans le désert cinématographique estival, en constitue une des oasis les plus recommandables.