Fleurs d’équinoxe
Fleurs d’équinoxe
    • Fleurs d’équinoxe
    • (Higanbana)
    • Japon
    •  - 
    • 1958
  • Réalisation : Yasujirō Ozu
  • Scénario : Kōgo Noda, Yasujirō Ozu
  • Image : Yuharu Atsuta
  • Décors : Toshio Takahashi
  • Costumes : Yūji Nagashima
  • Son : Yoshisaburo Seno
  • Montage : Yoshiyasu Hamamura
  • Musique : Kojun Saitō
  • Production : Shōchiku Eiga
  • Interprétation : Teiji Takahashi (Shotaru Kondo), Fujiko Yamamoto (Yukiko Sasaki), Fumio Watanabe (Ichiro Nagamura), Nobuo Nakamura (Toshihiko Kawai), Yoshiko Kuga (Fumiko Mikami), Chishū Ryū (Shukichi Mikami), Ureo Egawa (Nakanishi)
  • Distributeur : Carlotta Films
  • Date de sortie : 1 août 2018
  • Durée : 1h55

Fleurs d’équinoxe

Higanbana

réalisé par Yasujirō Ozu

Fleurs d’équinoxe, film de rupture, est un film sur la rupture : comme dans Printemps tardif ou Le Goût du saké, qui sera quatre ans plus tard son dernier film, Ozu met en scène la modernité d’une société qui voit disparaître ses traditions. En premier lieu, celle des mariages arrangés, dont Hirayama, cadre rangé, ami dévoué, époux tranquille et père accompli, rappelle dès la première grande scène du film qu’ils étaient la règle dans sa jeunesse. La dévotion aveugle à l’intérêt familial comme à l’autorité paternelle n’a plus de sens dans le Japon de l’après-guerre : à son ami Mikami, venu lui confier que sa fille Fumiko est « partie avec un homme », comme à la jeune Yukiko, qui refuse les projets que sa mère ourdit pour son mariage, Hirayama vante l’amour. Mais à Setsuko, sa propre fille, il refuse une union avec un jeune homme qu’elle aime, au prétexte qu’il n’est pas celui qu’il a choisi. Film de rupture « sociétale », dirait-on aujourd’hui, et formelle, le film ouvre aussi le dernier cycle de la carrière d’Ozu : celui, somptueux, de la couleur.

Le parti-pris de la couleur

À la rupture d’une société qui change, Ozu répond par une révolution artistique personnelle. Depuis sa première réalisation en 1927, Ozu a planté ses décors (banlieues, gares et voies ferrées, chemins de halage, tours de bureaux…) dans le noir, le blanc et toutes les nuances de gris dont sont faits les temps modernes et urbains de l’entre-deux et de l’après-guerre au Japon. Si Ozu en 1958 cède à la couleur dans Fleurs d’équinoxe, après des années de résistance, c’est pour s’épanouir aussitôt dans une palette extrêmement picturale, qu’il apprivoise d’emblée dans une image où les rouges, les ocres, les marrons (objets, vêtements…) sont, dans l’épure du plan d’Ozu, dans cet art de la composition où les lignes et les cadres s’emboîtent comme des poupées russes, comme une seconde nature. Bonjour et Le Goût du saké les prolongeront, confirmant l’affinité instinctive du cinéaste avec la variété et la vivacité des couleurs au cinéma, mais ils ne feront pas mieux de ce point de vue.

L’homme à femmes

Fleurs d’équinoxe reprend l’un des sujets favoris du cinéma d’Ozu : la famille. Pourtant, a-t-on jamais vu un tel « homme à femmes » ? Ni le film ni son personnage de quinquagénaire n’ont pourtant quelque chose d’un Don Juan nippon ; mais Hirayama est un homme seul aux prises avec des femmes. Beaucoup de femmes : des mères, des filles, des « presque filles » (celles de ses amis). Toutes sont douces, soumises en apparence à la toute-puissante autorité du père, mais toutes organisent calmement sa défaite, son repli, que le film met en scène avec une toute aussi calme détermination. Là où les pères de famille, dans Le Goût du saké, discuteront entre hommes des métamorphoses de la famille nippone et de l’émancipation de leurs filles, celui de Fleurs d’équinoxe existe avant tout dans son face-à-face tantôt conciliant, tantôt autoritaire avec les femmes qui l’entourent et qui vont accompagner sa mue.

Au-delà du rôle qu’il attribue à son personnage (présent dans toutes les scènes du film), c’est un portrait en creux des femmes du Japon que nous livre Ozu : à l’inverse des hommes, qui se ressemblent – costumes sombres, rituels grivois, égoïsme et indécision – les portraits de femmes sont variés. Elles ne sont pas « une » mais multiples : drôles, déterminées, douces, émouvantes, elles s’opposent au monolithisme des pères et défient l’ordre des choses. Et toutes ces filles qui quittent leurs pères, ingrates figures d’une société moderne qui n’est plus soumise au diktat paternel sinon patriarcal, incarnent de film en film une société où les jeunes et les plus vieux continuent de s’aimer en dépit de ce qui les éloigne. Avec Hirayama, Ozu se choisit un homme qui a plus ou moins l’âge du siècle pour montrer un Japon qui change : entre un équinoxe d’automne (un monde disparaît) et un équinoxe de printemps (un autre advient), Ozu a pris son parti : celui des couleurs retrouvées du printemps, endossées (au sens propre !) par les femmes et la variété chatoyante de leurs costumes, qu’ils soient modernes ou des « temps anciens ».

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