8
  • 8

  • France2008
  • Réalisation : Gael García Bernal, Mira Nair, Gus Van Sant, Wim Wenders, Abderrahmane Sissako, Jan Kounen, Jane Campion, Gaspar Noé
  • Producteur(s) : Lissandra Haulica, Marc Obéron, Lisa Paillet
  • Production : LDM Productions
  • Film par film :
    Tiya's Dream
    France, Éthiopie
    Réalisation et scénario : Abderrahmane Sissako
    Interprétation : Nigist Anteneh (Tiya), Tefera Gizaw (le père de Tiya), Fekadu Kebede (le professeur), Fasil Mandefro (Azmari), Tamerat Lema (le cireur)...
    La Lettre (Bréfið)
    Islande, Mexique
    Réalisation et scénario : Gael García Bernal
    Interprétation : Ingvar Eggert Sigurðsson (le père), Hringur Ingvarsson (le fils), Atli Rafn Sigurðsson (le collègue), Hjortur Gretarsson (le facteur), Helga Margret Heykdal (la mère)
    How Can It Be?
    Inde
    Réalisation : Mira Nair
    Scénario : Rashida Mustafa, Suketu Mehta
    Interprétation : Konkona Sen Sharma (Zainab), Ranvir Shorey (Arif), Birsa Chatterjee (Munna)
    Mansion on the Hill
    États-Unis
    Réalisation et scénario : Gus Van Sant
    Avec : Colin Quick, Brian Bace, Chet Childress, Seth McCallum, Tony Alva, Mike Chin, Karl Hubble, Michael Davis, Kyle Davis, Gabe Nevins, Mubarrak Ra'oof, Tristan Brillanceau-Lewis
    L'Histoire de Panshin Beka
    France, Pérou
    Réalisation : Jan Kounen
    Scénario : Jan Kounen, Régine Abadia
    Interprétation : Loydi Hucshva Haynas (Panshin Beka), Olivia Arevalo Lomos (la grand-mère), Denis Rodriguez Barbaran (le mari), Auristela Brito Valles (l'amie de Panshin Beka)
    SIDA
    France - 2006
    Réalisation, scénario et image : Gaspar Noé
    Avec : Dieudonné Ilboudo
    The Water Diary
    Australie, France - 2006
    Réalisation et scénario : Jane Campion
    Interprétation : Alice Englert (Ziggy), Tintin Kelly (Sam), Isidore Tillers (Felicity), Harry Greenwood (Simon), Genevieve Lemon (Pam)...
    Person to Person
    Allemagne
    Réalisation : Wim Wenders

De l'Esprit des Lois


De l'Esprit des Lois

À l’heure où seront publiées ces lignes, il y aura près d’une semaine qu’aura été lancé le site letempspresse.org et son pendant 8, parties intégrantes du dispositif politico-médiatico-viral construit autour des « 8 objectifs du millénaire pour le développement », énoncés et validés par l’ONU en 2000. Une semaine, déjà, alors qu’indéniablement le temps presse. Mais une semaine aurait-elle changé quelque chose ? Pour toutes ses bonnes intentions, 8 pourrait bien être une route vers l’enfer…

En l’an 2000, l’ONU édictait donc ses « 8 objectifs[…] »[1]8 objectifs qui sont donc : réduire l’extrême pauvreté et la faim, assurer l’éducation primaire pour tous, assurer un environnement durable, réduire la mortalité infantile, combattre le VIH/ Sida, le paludisme et d’autres maladies, améliorer la santé maternelle, mettre en place un partenariat mondial pour le développement, promouvoir l’égalité des sexes et l’autonomie des femmes., une déclaration d’intention qui, certainement, sonne bien mais qui, au vu des difficultés et des conflits d’intérêt que suscite la moindre déclaration onusienne à l’échelle mondiale, donne plutôt une impression d’effet d’annonce. Avec une certaine lucidité et beaucoup d’ambition, les deux instigateurs de cette campagne décident à cette époque de monter le projet qui aboutit aujourd’hui à la campagne letempspresse.org / 8 : donner une résonance médiatique à cette déclaration, afin de sensibiliser l’opinion. Car il en va ainsi aujourd’hui : le scepticisme et l’inertie politique, la multiplication de l’info réclament une présence médiatique des plus insistantes – virale – pour qu’une cause existe. Certains parleront d’idéologie simplifiée, prédigérée.

Ne tirons pas sur l’ambulance. Le projet 8 n’a pas vocation à corriger les dérives de la société de l’information, de la monoforme vomie par Watkins, et toujours plus présente. Pour parler cinéma – nous sommes là pour ça, après tout –, il faut même avouer que les cinéastes de 8 ne s’en sortent pas si mal, avec leurs courts métrages respectifs (Gus Van Sant, manifestement incapable de penser la forme courte, excepté).

Ainsi, les trublions tricolores Jan Kounen et Gaspar Noé choisissent une certaine prise de risque formelle : Noé s’éloigne de son maniérisme visuel décadent pour réaliser un court minimaliste, crasseux, tandis que Kounen revient à son innocence, son côté le plus éloigné de sa tendance à la provocation stérile, le Kounen de Darshan. Plus traditionnel, Abderrahmane Sissako choisit la voie du récit symbolique, de même que Jane Campion. Ce dernier court transcende cependant les passages obligés du conte à vocation didactique pour atteindre à une grâce une légèreté grave, qui le place au tout premier rang parmi les autres essais. Gael García Bernal, le participant inattendu de cette anthologie, tente sa chance dans le même genre mais sans parvenir à égaler la beauté de l’œuvre de Jane Campion, tandis que Mira Nair réalise peut-être le plus difficile, le plus ambigu des segments de 8, avec sa vision sombre de l’indépendance féminine.

Une chose, cependant, relie tous les segments de cette anthologie : l’impuissance de la parole directe, assurée par ses locuteurs. Sissako et Kounen explicitent leurs discours par le truchement d’une chanson hors champ : Nair, García Bernal, Noé et Campion (dans une moindre mesure), via une vocalisation de l’écrit, en illustration d’images ; Van Sant, enfin, ne s’exprime que par de lourdes lignes de texte, assénées à même l’écran. Tout cela, comme si le fait d’assumer un discours idéologique fort, une narration politique était source de gêne, ou de honte. Défendre frontalement une cause, c’est, paraît-il, ringard. D’autant plus étonnant est donc le traitement quant à lui parfaitement frontal – et burlesque – du segment signé Wim Wenders. Certainement magnifié par les atermoiements des autres courts, l’adresse directe au spectateur de Wenders n’en est que plus efficace. Plus naïve aussi, peut-être, mais il s’agit d’impliquer l’auditoire, de provoquer une réaction, voire – on peut rêver – une réflexion.

Entre timidité et enthousiasme, les courts métrages de 8 brillent dans l’ensemble par l’implication manifeste de leurs auteurs – et parfois par les réflexions formelles dont ceux-ci se montrent capables. Cet enthousiasme était présent, le 4 février, à la soirée de lancement de la campagne, dans les bouches des responsables du projet, chez Wenders, Kounen, ou chez Muhammad Yunus, ovationné debout. Le discours du représentant de YouTube, partenaire média viral de l’opération, était peut-être moins idéaliste – mais personne ne l’écoutait vraiment, après les V.I.P. culturels qui l’avaient précédé. Dommage, car il y aurait beaucoup à lire dans l’opposition entre le rictus cynique et carnassier de ce Pat Bateman bien réel, et les larmes rentrées de la jeune fille venue présenter son projet, les sourires du professeur Yunus ou la bonne humeur fière de Wenders. Probablement bien conscient de la dichotomie entre un projet idéaliste et plein de bons sentiments et un site comme YouTube, exemple type d’un web 2.0 toujours plus générateur d’apathie sociale, notre cadre supérieur semblait en apprécier l’ironie. L’important, nous disent les instigateurs de 8, c’est de se rendre compte que le changement est à portée de la main des citoyens, pourvu qu’ils veuillent bien la tendre. Et Big YouTube Brother, sa conduite achetée, de rire sous cape, pressentant peut-être que le cinéma n’est plus vraiment capable de changer son auditoire, mais seulement de lui procurer son fix de révolte et de conscience suffisante pour qu’il se rendorme, repu. Espérons qu’il ait tort.

Notes

Notes
1 8 objectifs qui sont donc : réduire l’extrême pauvreté et la faim, assurer l’éducation primaire pour tous, assurer un environnement durable, réduire la mortalité infantile, combattre le VIH/ Sida, le paludisme et d’autres maladies, améliorer la santé maternelle, mettre en place un partenariat mondial pour le développement, promouvoir l’égalité des sexes et l’autonomie des femmes.

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