Après un passage par le documentaire (Portraits fantômes), le retour à la fiction de Kleber Mendoça Filho prolonge, dans le sillage de Bacurau, thriller (assez lourd) flirtant avec l’anticipation, le désir de détourner le cinéma de genre pour le faire basculer vers la fable politique. Son titre, L’Agent secret, fait dans cette perspective presque office de fausse piste : d’espionnage, il ne sera au fond jamais vraiment question, même si la mise en scène convoquera à de nombreuses reprises cet imaginaire. La première séquence, qui voit Marcelo (Wagner Moura) se faire contrôler par la police militaire dans une station essence au milieu de la campagne brésilienne, donne le la. La solennité des longs travellings qui accompagnent la Coccinelle jaune, l’atmosphère poisseuse (le cadavre d’un voleur abattu par un employé de la station croupit depuis deux jours sous un morceau de carton) et la tension amorcée par la fouille de la voiture paraissent alors augurer un véritable thriller. Mais les policiers ne cherchaient pas à démasquer un ennemi du pouvoir, seulement un type à racketter. C’est la première leçon du film : dans une dictature militaire, pas besoin d’être un espion pour avoir peur. Et si Marcelo est bien fugitif, comme on l’apprend plus tard, il ne doit à l’origine ce statut peu enviable qu’à une altercation avec un homme d’affaires proche du régime.
L’identité multiple du film se matérialise dans un improbable animal-totem, malformé depuis la naissance : un chat à deux têtes et à deux noms, avec lequel cohabite Marcelo au sein de la pension où il se réfugie à Recife. Entre la chronique nostalgique et le polar paranoïaque, Mendoça Filho ne tranchera pas : il emploie aussi bien la demi-bonnette chère à De Palma pour ménager du suspense (un homme se cachant de l’assassin qui le poursuit) que dans un cadre plus intimiste (un père qui contemple son fils en train de griffonner un dessin). Ce mélange des registres relève au fond d’un projet politique : la résistance au fascisme peut prendre autant une forme spectaculaire que minimale (faire l’amour, boire des coups, faire communauté). C’est la part romantique du film : les moments de bonheur constituent à leur manière une forme de lutte. Cette double approche explique sans doute le rapport ambivalent du cinéaste à ce passé (les années 1970), qui paraît aussi politiquement délétère qu’esthétiquement désirable (les vinyles, les célèbres cabines téléphoniques en forme d’œufs, les projecteurs 35 mm du cinéma où travaille l’un des personnages, etc.). Écrit en partie sous la présidence de Bolsonaro, le film y fait écho à de nombreuses reprises, comme lorsque l’un des principaux antagonistes se révèle un ultralibéral adepte de la coupe budgétaire, mais c’est moins sur le terrain du clin d’œil à l’actualité ou de la métaphore (point sur lequel le cinéaste a la main lourde, cf. les différentes significations que l’on peut prêter au don du sang de l’épilogue) que le film brille, que sur son versant purement romanesque.
Davantage que dans Aquarius, dont l’intrigue immobilière et mémorielle peinait à dépasser l’aspect individuel (c’était le film d’une héroïne et d’une actrice), Mendoça Filho rend ici vivant presque chaque personnage secondaire qui croise la route du fugitif (ou le recherche). Des paillettes sur le torse d’un commissaire sortant du carnaval à la manière atypique de draguer d’une dactylographe impassible, le film regorge de détails aussi anodins que singuliers. L’accumulation de ces derniers, deux heures quarante durant, permet aux aventures pourtant modestes de Marcelo de prendre des allures d’odyssée. Le film obéit certes parfois à une logique inflationniste, s’embarrassant d’éléments disparates plus ou moins superflus (une pénible visite chez un tailleur juif-allemand incarné par Udo Kier, ou encore les visions horrifiques produites par un curieux fait divers devenu légende urbaine), mais il tient malgré tout sa ligne de petite fresque politique et mélancolique. Ce récit d’une victime parmi d’autres de la dictature militaire est d’abord l’occasion, pour ce cinéaste obsédé par l’histoire de sa ville, de faire revivre, à travers une constellation de figures et de lieux, une atmosphère disparue. Il y a forcément une part de fantasme, que Mendoça Filho revendique : l’enfant dessinant inlassablement l’affiche d’un film qu’il est trop jeune pour voir et qui nourrit ses songes (Les Dents de la mer), c’est probablement lui. Mais le garçon gribouilleur a laissé place à un adulte hanté ; cela fait longtemps que ce ne sont plus les requins qui peuplent ses cauchemars, et d’ailleurs, le vieux cinéma où il a finalement découvert le chef‑d’œuvre de Spielberg n’existe plus.