Sollers Point, Baltimore
Sollers Point, Baltimore
    • Sollers Point, Baltimore
    • (Sollers Point)
    • États-Unis
    •  - 
    • 2017
  • Réalisation : Matt Porterfield
  • Scénario : Matt Porterfield
  • Image : Shabier Kirchner
  • Décors : Sarah K. White
  • Costumes : Elizabeth Warn
  • Montage : Marc Vives
  • Musique : supervisée par Chris Swanson
  • Producteur(s) : Ryan Zacarias, Alexandra Byer, Jordan Mintzer, Eric Bannat, Gabrielle Dumon
  • Production : The Hamilton Film Group, Le Bureau
  • Interprétation : McCaul Lombardi (Keith), James Belushi (Carol), Zazie Beetz (Courtney), Tom Guiry (Aaron), Marin Ireland (Kate), Brieyon Bell-El (Marquis), Lynn Cohen (Ladybug), Imani Hakim (Candace)
  • Distributeur : JHR Films
  • Date de sortie : 29 août 2018
  • Durée : 1h41
  • voir la bande annonce

Sollers Point, Baltimore

Sollers Point

réalisé par Matt Porterfield

Depuis un certain temps déjà, le cinéma américain indépendant a assimilé la figure de l’ex-détenu en réinsertion sociale et professionnelle, à tout moment susceptible de retomber dans l’ornière l’ayant conduit une première fois en prison. C’était déjà l’argument de départ d’Outside In, de Lynn Shelton (sorti directement en VOD en mars 2018), c’est aujourd’hui celui de Sollers Point, Baltimore, le quatrième long-métrage de Matt Porterfield, qui semble conclure, cinq ans après I Used to Be Darker, une trilogie sur sa ville natale. Au lieu d’infléchir une destinée potentiellement fatidique vers une forme de neurasthénie – on est ici loin, on s’en doute, de la spirale tragique de L’Impasse –, le film fait de Keith, son personnage principal, le révélateur des tensions qui innervent un quartier défavorisé de Baltimore autant qu’elles nous le révèlent, au fil de retrouvailles et d’interactions le plus souvent conflictuelles. Son interprète, McCaul Lombardi, est lui-même une révélation, après des seconds rôles remarqués dans Patti Cake$ et American Honey, dont il importe la white trash attitude à fleur de peau dans un univers infiniment moins m’as-tu-vu que celui d’Andrea Arnold.

Sollers Point débute le jour même où Keith, assigné à résidence depuis un an, se fait retirer le bracelet électronique qui le retenait comme un animal en cage. Cette cage est le domicile de son père, Carol, campé par Jim Belushi (dont le jeu est aussi sobre qu’il pouvait être outré dans le dernier Woody Allen). L’un et l’autre ne s’entendent guère, mais se sont résignés à cette cohabitation dictée par des circonstances extérieures à leurs volontés. Carol est retraité des aciéries Bethlehem, dont la faillite au début des années 2000 a laminé plusieurs villes américaines qui dépendaient étroitement de cette industrie. Lui vit de sa pension, mais les plus jeunes traficotent pour le compte des gangs suprémacistes blancs ou afro-américains, selon la couleur de leurs peaux. Sans doute est-ce d’ailleurs le crime, jamais vraiment explicité, pour lequel Keith a été incarcéré. Quant aux filles du coin, certaines se prostituent, tandis que d’autres s’effeuillent tristement dans des clubs de striptease désertés, sous la surveillance de videurs aux bras croisés.

Raconté ainsi, ce condensé d’Amérique désœuvrée aurait de quoi déprimer le spectateur déjà rebuté par The Florida Project et son safari bubble gum à l’ombre de Disney World. Mais la nuance est ici de mise, loin de tout misérabilisme, avec un souci évident d’accorder à chaque personnage, même le plus secondaire, la place qui lui revient de droit dans ce tableau d’une communauté esseulée, à l’image de cette tapineuse à temps partiel que Keith ramène chez elle en voiture. La mise en scène redouble cette stratégie d’évitement des attendus de ce type de récit, en préférant des plans larges, à la composition soignée, plutôt que l’effervescence d’un filmage rentre-dedans, caméra à l’épaule : Keith y est rarement seul, confirmant que Sollers Point brosse bien un portrait de groupe sous couvert d’adhérer à une trajectoire individuelle. Les visages captés par la lumière discrète de Shabier Kirchner finissent par former une fresque urbaine un peu éparse et délavée, qui brouille volontiers les lignes raciales, mais ne se risque jamais – et c’est tant mieux – à radiographier les institutions de Baltimore, comme avait pu y prétendre la série The Wire. Si le film n’affecte en rien les poses redoutées, son refus de faire image s’exerce en fin de compte à son détriment, son pointillisme l’empêchant de dégager une scène vraiment mémorable, de crainte, peut-être, que sa trace ne supplante celle des autres. Il y gagne en cohérence ce qu’il perd en incandescence, mais il serait dommage de ne pas saluer l’acuité d’un regard qui ne cède jamais à la caricature, dans un milieu qui lui prête trop souvent le flanc.

Réagir