Wonder Wheel
© Mars Films
Wonder Wheel
    • Wonder Wheel
    • États-Unis
    •  - 
    • 2017
  • Réalisation : Woody Allen
  • Scénario : Woody Allen
  • Image : Vittorio Storaro
  • Costumes : Suzy Benzinger
  • Montage : Alisa Lepselter
  • Producteur(s) : Edward Walson, Letty Aronson, Erika Aronson
  • Production : Amazon Studios, Gravier Productions, Perdido Productions
  • Interprétation : Kate Winslet (Ginny), James Belushi (Humpty), Justin Timberlake (Mickey), Juno Temple (Carolina), Max Casella (Ryan), David Krumholtz (Jake), Tony Sirico (Angelo)
  • Distributeur : Mars Films
  • Date de sortie : 31 janvier 2018
  • Durée : 1h41
  • voir la bande annonce

Wonder Wheel

réalisé par Woody Allen

Aux États-Unis, il ne fait pas bon de s’appeler Woody Allen ces jours-ci. Surfant sur la vague de dénonciations qui a retourné le show-business comme une lame de fond, le clan Farrow relance son offensive médiatique pour discréditer une bonne fois pour toutes le cinéaste, accusé d’attouchements sur sa fille adoptive Dylan, âgée de sept ans à l’époque des faits supposés. Le frère de celle-ci, Ronan, fut précisément l’un des artisans de la chute de Harvey Weinstein en octobre dernier. Pas besoin d’être sorcier pour deviner qu’à défaut de la justice dont leur famille s’estime lésée depuis 25 ans, les Farrow se contenteraient bien de faire fermer boutique à Allen, soit le pire des châtiments, après la prison, qui puisse être infligé à pareil hyperactif : depuis 1982, Allen tourne au rythme effréné d’au moins un film par an et a récemment retrouvé, avec Amazon Studios, un nouveau foyer d’accueil pour ses excentricités de papy sémillant courtisé par des acteurs en mal de statuettes. Culpabilisés par les larmes et les tweets de Dylan Farrow, les voilà qui s’empressent de reverser leurs émoluments à des associations caritatives, se distancient du réalisateur, font publiquement leur mea culpa, sommés de prendre parti sous la pression du mouvement #metoo, en dépit de l’absence de nouvel élément à charge.

Tournez manège !

Peut-on juger sereinement ce quarante-huitième long-métrage sans céder au révisionnisme qui sévit outre-Atlantique, où il est de bon ton de perquisitionner les œuvres d’Allen ou de Louis C.K. en y braquant le faisceau aveuglant de leurs scandales sexuels respectifs ? Trempées dans l’encre du repentir, les plumes n’ont pas manqué pour dénigrer les filmographies de ceux qu’elles portaient encore aux nues quelques mois auparavant, dans un effort de contrition parfois risible. Et début janvier, Manohla Dargis, du New York Times, admonestait les « critiques » qui se barricaderaient derrière leur « fondamentalisme auteuriste » et un « formalisme esthétique », « lorsqu’on leur rappelle qu’un metteur en scène adoré […] dénigre les femmes », sans citer Allen. Or, si personne ne songerait à nier la part éminemment autofictionnelle de son œuvre, on ne voit guère a contrario au nom de quelle pétition de principe celle-ci devrait soudainement être disqualifiée parce que des allégations pèsent contre son créateur. Au moins la démarche radicale du boycott, pour ridicule qu’elle soit, a-t-elle le mérite de la cohérence, laquelle fait défaut à la piteuse vertu consistant à réévaluer l’art à l’aune de la vie, comme si l’une devait montrer l’exemple à l’autre.

Il est vrai qu’Allen n’aide pas sa cause en réchauffant à nouveau aujourd’hui des plats au goût un peu rance, dont ses détracteurs risquent de faire leur miel. Dans Wonder Wheel, la nostalgie d’un monde englouti sert d’écrin Technicolor à un imbroglio familial qui remet en mémoire les démêlés sentimentaux de l’auteur de Manhattan avec Mia Farrow et sa fille Soon-Yi, autre sujet de fâcherie notoire avec l’opinion publique américaine. Le décor est planté à Coney Island, en 1950, lorsque la presqu’île était encore la plage de prédilection de tous les New-Yorkais. Un peu désormais à l’image de son Luna Park mitoyen – qui n’est plus que l’ombre de lui-même –, le cinéma de Woody Allen, dès le premier plan, se met en branle tel un vieux carrousel, à bord duquel prennent place, pour un énième tour de manège, les figures imposées d’un catalogue désormais inventorié de fond en comble. Kate Winslet enfile ici la défroque du personnage de femme au bord de la crise de nerfs campé par Cate Blanchett dans Blue Jasmine, avec du reste un abattage tout à fait comparable. Épouse fanée d’un forain imperméable à ses aspirations contrariées (Jim Belushi), Ginny a dû renoncer à ses rêves d’actrice pour nettoyer les tables d’un restaurant et élever son fils perturbé de neuf ans, qu’elle a eu d’un premier mariage. Elle retrouve momentanément des couleurs au contact de Mickey (Justin Timberlake), un sauveteur et aspirant dramaturge qui devient son amant. Hélas pour elle, l’attention de ce dernier se détourne progressivement vers Carolina, la belle-fille de Ginny (Juno Temple, au tempo impeccable), fausse ingénue de vingt ans sa cadette, et qui cherche désespérément à échapper à des mafiosi. On reconnaîtra sans mal dans ces femmes les deux pôles qui aimantent l’imaginaire amoureux de Woody Allen depuis que Mia Farrow et Diane Keaton leur ont prêté leurs traits dans les années 1970 et 1980.

Crépuscule des idoles

Amateurs de théâtre filmé, regagnez vos loges. Sur le boardwalk, dispositif scénique par excellence, les tirades se débitent avec des accents à couper au couteau, avant de s’achever en gueulantes autour d’une lampée de whiskey. Les hommes – le mari, l’amant et le fils – sont tétanisés par les attentes de Ginny, hystérique et migraineuse, et que la jalousie finira aussi par rendre intrigante. Le talent de Winslet parvient à moduler un personnage assez ingrat sur le papier, dans ce projet qu’Allen, une fois écrit le scénario, a manifestement délégué à Vittorio Storaro, son chef opérateur depuis trois films (en comptant le prochain, A Rainy Day in New York, déjà bouclé mais qui pourrait bien ne jamais sortir en salles). La polychromie rutilante de l’Italien, qui confine à l’expressionnisme, fait clignoter visages et poitrines comme des lampions la nuit venue, tandis que les extérieurs jours évoquent des chromos colorisés par un utilisateur d’Instagram. Au point de ressembler par endroits à un remake criard du huis-clos bergmanien September, où le nuancier automnal de Carlo Di Palma, autrement plus subtil, se gardait bien de surligner le drame en train de se jouer à l’insu de son héroïne. Ici, réitérant un travers déjà repéré dans Café Society, la palette graphique se résorbe inexorablement dans une lumière déclinante, qui donne par moments l’impression d’assister à du sous-Tennessee Williams éclairé au soleil couchant d’Apocalypse Now. En lieu et place d’hélicoptères battant rase campagne au son de la chevauchée des Walkyries ? Une grande roue qui tourne à vide face à l’océan, avec en sourdine un vieux titre de jazz que l’on dirait échappé d’un transistor oublié sur le sable.