Présenté en septembre au Festival du film de New York, Springsteen : Deliver Me from Nowhere n’est pas exactement un biopic du Boss, puisqu’il s’en tient à un tournant précis de son parcours artistique, la genèse de l’album Nebraska. En septembre 1981, lessivé par la tournée de promotion de The River – cent quarante concerts en moins d’une année –, Bruce s’isole dans sa maison de campagne dans son New Jersey natal. Il reconvertit sa chambre à coucher en studio d’enregistrement, avec pour seuls équipements un magnéto multipiste, une guitare acoustique et un harmonica, confectionnant très vite une poignée de chansons au dépouillement spectral et à l’imagerie saisissante. Leur noirceur, qui puise au polar et à la littérature Southern Gothic, mais aussi au cinéma de genre, n’occulte pas l’horizon premier du disque, conçu comme « une méditation qui s’ignore sur les mystères de l’enfance »[1]Bruce Springsteen, Born to Run, Simon & Schuster, 2017, p. 298.. Dans ses mémoires, Springsteen ajoute qu’il courtise ici « une humeur, une tonalité qui correspondait au monde que je connaissais et qui continuait de m’habiter » et « dont les vestiges subsistaient à dix minutes et dix miles à peine » de son domicile. Chef‑d’œuvre dépressif et précurseur de la vague low-fi, Nebraska ne sera en rien le blockbuster musical qu’attendaient de lui les pontes de Columbia, qui devront patienter jusqu’à Born in the U.S.A. pour que leur tête de gondole remplisse enfin les stades du monde entier. Mais même repris en chœur par son public, ses hymnes faussement héroïques ne se départiront jamais tout à fait d’une ambivalence vis-à-vis du succès et de son cortège de gratifications narcissiques.
Adapté d’un livre-enquête[2]Warren Zanes, Deliver Me from Nowhere, The Making of Bruce Springsteen’s Nebraska, Crown, 2023. passionnant du journaliste Warren Zanes qui revient sur cet épisode charnière, Deliver Me from Nowhere promettait dès lors beaucoup. Le ratage est toutefois à la hauteur de l’attente, confirmant que « la présence de Springsteen au cinéma est généralement moins intéressante que celle du cinéma dans l’œuvre de Springsteen », comme je l’écrivais en 2020. Le rôle du rocker échoit à Jeremy Allen White, dont la dissemblance avec son sujet n’est en soi pas un problème, Timothée Chalamet ayant récemment surmonté ce handicap dans Un Parfait inconnu, où il interprétait Bob Dylan. Mais avec une amplitude de jeu nettement plus restreinte, White est à la peine, incapable d’exprimer la souffrance que Springsteen avait mise sous le tapis pendant ses années de formation, lorsqu’il était consumé par ses rêves de gloire : il ne suffit pas d’arborer le masque du taiseux et de perdre son regard dans le vide pour faire affleurer la mélancolie. À cette prestation sans âme, Jeremy Strong oppose le sérieux papal de l’acteur de la méthode immergé dans son personnage, celui de Jon Landau, le manager du Boss qui fait rempart face aux pressions du label désireux de capitaliser sur le triomphe de The River. Plus savante, sa performance flirte néanmoins aussi avec la parodie, chacune de ses interventions se résumant à commenter les tourments de son protégé, ici caricaturé en artiste torturé, dont les femmes, naturellement, feront les frais.
Or, s’agissant d’elles, le script s’autorise une licence toute sauf poétique, en affublant Springsteen d’une petite amie fictive, Faye Romano (Odessa Young). Pourquoi ce tour de passe-passe scénaristique, alors qu’à l’époque de Nebraska, il était célibataire et fraîchement séparé de Joyce Hyser ? Romano se présente comme un hybride des différentes compagnes du Boss, justifie officiellement la production. Seulement voilà : elle est aussi serveuse dans un diner d’Asbury Park, de toute évidence pour attester les racines ouvrières du Boss, là où Hyser était actrice. Cette manipulation hagiographique assez grossière cherche inutilement à embellir les lettres de noblesse working class de la rock star, alors que sa crédibilité sur ce point reste inentamée ; à plus forte raison à cette époque-là.
Ce qui aurait pu être suggéré est ici outrageusement signalé, à rebours de la retenue caractérisant Nebraska. Chaque scène semble avoir été conçue pour intégrer la bande-annonce, réduisant l’expérience musicale à une incantation chamanique qui ne montre pratiquement rien de la force de travail qu’elle requiert (à une exception près : la séquence de mastérisation pour répliquer sur vinyle le son des démos originales sur cassettes). Confondant poses et incarnation, fétichisation et reconstitution, sentimentalisme et émotion, le film égrène ses clichés avec l’assurance masculine de celui qui mime la vulnérabilité sans réellement l’éprouver. On en veut pour preuves une scène d’excès de vitesse au volant d’un bolide qui se solde par un hurlement (crise de rage !) ou encore le recours à des secousses de caméra au ralenti pour figurer un malaise (crise d’angoisse). Plus loin, une rime foireuse est tentée entre deux plans de maisons incendiées, celle de La Balade sauvage – le premier Malick, qui inspira la chanson Nebraska –, et celle où grandit Springsteen, qu’il imagine dévorée à son tour par les flammes. Revenant d’ailleurs sur la relation de Bruce avec ses parents, qu’il prétend explorer, Scott Cooper ne livre d’eux qu’une ébauche sous la forme de silhouettes égarées dans des flashbacks en noir et blanc ou grimées en vieillards tremblotants de gratitude à la sortie des concerts. Ainsi va ce Deliver Me From Nowhere de mauvais aloi, biopic officiel auquel le « patron », magnanime, a donné sa bénédiction. Elle ne fera illusion auprès de personne : Springsteen est un bien meilleur cinéaste que Cooper. Réécoutons plutôt les chansons de sa fabuleuse première décennie pour entendre tous les grands films qu’il n’a jamais tournés.