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The Chair Company, saison 1

The Chair Company, saison 1

de Tim Robinson, Zach Kanin

  • The Chair Company, saison 1

  • États-Unis2025
  • Réalisation : Tim Robinson, Zach Kanin
  • Scénario : Zach Kanin, Tim Robinson, Gary Richardson, Marika Sawyer, Sarah Schneider, John Solomon
  • Image : Ashley Connor
  • Montage : Stacy Moon, Andrew Fitzgerald
  • Producteur(s) : Tim Robinson, Zach Kanin, Todd Schulman, Igor Srubshchik, Andrew DeYoung, Adam McKay
  • Production : Warner Bros, HBO
  • Interprétation : Tim Robinson (Ronald Trosper), Lake Bell (Barb Trosper), Sophia Lillis (Natalie Trosper), Will Price (Seth Trosper), Joseph Tudisco (Mike Santini)...
  • Distributeur : Max

The Chair Company, saison 1

de Tim Robinson, Zach Kanin

Se vautrer


Se vautrer

Chercher un sens à l’apparente bêtise qui gouverne l’écriture de Tim Robinson et Zach Kanin est, de prime abord, une gageure. Le non-sens qui dérègle le monde de The Chair Company, leur nouvelle série, s’inscrit dans la droite lignée des sketchs de I Think You Should Leave. On y retrouve les mêmes schémas aussi absurdes que sophistiqués, ainsi qu’une obsession pour quelques motifs a priori anodins : les magasins de chemises bariolées, les fêtes à thèmes, les listes de clients, etc. Le personnage principal de The Chair Company, Ron Trosper (Tim Robinson), ne dépareillerait pas dans le précédent show de l’acteur-auteur : il est, lui aussi, un individu inadapté et pathétique, dont le comportement imprévisible est la source de divers déraillements sociaux. Un malheureux accident du travail – lors d’une présentation professionnelle, la chaise de bureau sur laquelle il s’assoit s’effondre en mille morceaux – suffit ainsi à déclencher chez Ron une furie inquisitrice qui l’amène sur la piste d’un vaste complot international. Il faut préciser que ce bon père de famille sans histoire et peu valorisé au sein d’un monde aseptisé – la banlieue américaine, les open spaces d’un promoteur immobilier – n’aspire au fond (mais peut-être trop ardemment) qu’à obtenir l’estime de ses proches. Les auteurs s’amusent cette fois à tordre un trope désormais bien identifiable de la fiction américaine : la crise de la masculinité blanche, point de départ d’un thriller où l’homme ne résiste pas à l’appel du danger et met en péril le foyer dont il est soi-disant le protecteur (on pourrait presque, en plissant les yeux, discerner dans The Chair Company un pastiche de Breaking Bad). Mais qu’a donc à nous offrir cette structure linéaire, centrée sur les déviances d’un seul personnage, en comparaison du foisonnement génial d’I Think You Should Leave ? Que tire la série du temps long du feuilleton ?

Folie à deux

On pourrait d’abord relever la ruse des deux auteurs, qui retombent sur leurs pattes, puisqu’ils échafaudent ce récit à partir de nombreuses rencontres et autant d’échappées absurdes. L’armature de thriller psychologique, avec ses cliffhangers capillotractés, apparaît un peu rigide. De fait, la série semble tiraillée entre son canevas resserré autour d’une figure principale et la vocation plurielle de l’humour de Robinson : une comédie née des interactions sociales, qui jouit du malaise plus que du mal-être – même si la série feint aussi de jouer la carte de l’introspection avec d’hilarants flashbacks sur le passé d’entrepreneur raté de Ron. La manière dont le personnage fait pivot permet toutefois de mieux circonscrire la mécanique de propagation délirante au cœur de l’écriture de Kanin et Robinson : c’est au contact des autres que l’esprit complotiste de Ron se nourrit et révèle peu à peu le fond névrotique du monde qui l’entoure. La ville qu’il habite se peuple alors de monstres, certes peu dangereux, mais dont les raisonnements et les réactions incongrues ébrèchent le bon fonctionnement de la petite société ici brossée. Ainsi de Mike (Joseph Tudisco), l’inénarrable compère que Ron se dégotte, double maléfique et pousse-au-crime attirant le héros vers l’extérieur à la poursuite de nouvelles pistes, mais qui n’a de cesse de vouloir pénétrer la chaleur du cocon familial des Trosper.

La structure de The Chair Company impose surtout aux auteurs de pousser le geste au-delà de la queue de poisson, ou du court-circuit, qui servait jusqu’alors de conclusion à la plupart de leurs gags. Les sketches sont ici enchâssés les uns dans les autres, de façon à repousser les limites d’une mise en scène à l’esprit d’escalier : lorsque Ron semble toucher le fond de l’embarras, soit à peu près toutes les dix minutes, il faut pourtant creuser, encore et encore. L’épisode cinq (conjointement un sommet et une bascule) permet de prendre la mesure de cette dynamique vertigineuse. Empêtré dans un entretien confus avec un comédien raté (lequel aurait prêté son image à l’entreprise nébuleuse supposément à la tête du complot de chaises), Ron se trouve propulsé dans un mouvement d’une densité folle qui l’amène d’épreuve en épreuve, d’un bar de cocaïnomanes jusqu’à une cave où deux vieux amants l’obligent à réaliser une vidéo compromettante. Les notes comiques les plus fortes sont induites par cet effet de trop-plein, lisible d’abord dans le regard saturé d’émotions de Ron, et une mise en scène qui distille de nombreux signes annonciateurs de nouvelles catastrophes burlesques. Celles-ci accouchent parfois de visions d’inspiration tordue (une grand-mère accro au pop-corn, le crâne d’un individu drôlement cabossé), révélant la dimension noire et dégénérée du comique à l’œuvre.

Il faut à ce titre évoquer l’affaire de l’insecte qui pénètre le téléphone de Ron au début de l’épisode 3. L’action a échappé à ce dernier, dont l’état d’ultravigilance est pourtant le principal moteur de ses aventures cauchemardesques, mais le client qui se tient dans son bureau, lui, n’a rien loupé du spectacle. Ce dernier marmonne alors l’une de ces répliques saugrenues dont la série est coutumière : « A bug went in your phone… ». Il est étrange qu’à l’issue de la série cette intrusion n’ait ouvert sur rien ; elle n’a débouché sur aucun gag, ni nouvelle piste à suivre. Au fond, l’image pourrait bien se suffire à elle-même. Cette petite bête qui s’instille en nous à notre insu et puis nous ronge, cette petite bête qu’on ne peut s’empêcher de chercher et qui nous trouve toujours, a un nom : c’est le doute. Dévorant de l’intérieur (par le manque de confiance en soi, la crainte de l’humiliation) avant de se muer en une défiance du monde extérieur (le soupçon), elle constitue un sentiment double qui pourrait bien être le point névralgique du burlesque très viscéral – mais néanmoins assez cérébral – travaillé par Kanin et Robinson.

Monsieur Asticot

Est-ce à dire que la linéarité de The Chair Company permettrait de percer à jour ce qui se cache sous la carcasse désopilante de Tim Robinson, de la même manière que The Rehearsal sondait l’autisme présumé de son auteur Nathan Fielder ? Pas si vite. Encore une fois, la veine psychologique apparaît comme un leurre, tant le comportement de Ron et de ses congénères n’appelle à aucune compréhension ou rédemption. L’empathie plaquée sur ce héros sert surtout à mieux donner à voir la palette de jeu de l’acteur (ses yeux écarquillés, sa moue désolée, son air parfois benêt, sans oublier ses bruyants éclats de voix) au sein d’une composition plus patiente dans l’utilisation de ses effets – mais qui débouche tout de même sur un incroyable numéro de sourires forcés pour conclure l’épisode sept. Pour Robinson, il s’agit de mieux dessiner les contours normaux de son personnage, pour mieux le voir souffrir en ce bas monde ; figure carnavalesque en bras de chemise, il est ici pour expurger les vices d’un modèle sociétal aliénant au possible.

Devant ce sens du détail, des situations anodines qui s’enlisent et de l’amour de la grimace, impossible de ne pas penser (ne serait-ce qu’un peu) à Mister Bean. Mais là où le clown campé par Rowan Atkinson – tombé du ciel (cf. le générique de la série, qui racontait la nature alien du personnage) – était un sociopathe quasi-muet révélant par ses frasques la rigidité de la société anglaise, Ron Trosper – tombé de sa chaise – est un homme volubile mettant en exergue un monde numérisé faussement sécurisé. Constamment menacé, piraté, hameçonné, par un entourage composé de trolls et de brouteurs (un instant d’inattention et le voilà spammé très agressivement par un magasin de vêtements ; un autre et c’est un vendeur de porno qui aspire l’intégralité des photos de son téléphone), Ron offre un visage clownesque à notre fébrilité numérique. On en revient à la double facette du doute. La peur de l’humiliation se mue ici en crainte permanente d’être fishé, c’est-à-dire de se savoir ciblé dans sa vulnérabilité (cf. la séquence de Ron caché sous son bureau pour pleurer). La tendance paranoïaque s’épanouit, elle, à travers l’esprit distrait de Ron, perturbé par le moindre signe qui se présente à lui à commencer par ceux qui émanent des écrans, déployant un véritable comique du scroll. Il faut voir le personnage, lors de l’un des décrochages les plus savoureux de la série, se perdre dans la lecture d’un message alertant sur une arnaque à la chemise rafistolée, a priori sans grand rapport avec le complot qui l’occupe. À mesure que le récit extrêmement détaillé captive Ron, l’indigné du Net prend vie (son histoire bénéficie d’une reconstitution) et sort de l’écran pour hurler sa rage. C’est à travers ces aberrations que la série parvient à désigner ce qui reste d’invariablement burlesque dans nos comportements numérisés : se vautrer seul dans les méandres de la toile est aussi drôle qu’une bonne chute en public.

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