Si la deuxième saison de The Rehearsal s’achemine vers une conclusion similaire à celle de The Curse – à savoir Nathan Fielder en apesanteur, seul dans l’immensité du ciel –, leurs dénouements respectifs divergent sur deux points essentiels. D’abord, l’envolée n’a pas la même ampleur et procède à l’inverse d’une déflation des enjeux ; comme on le verra plus tard, on n’a pas affaire ici à une acmé, mais au remplacement d’un horizon spectaculaire par une méditation intime. Ensuite, la trajectoire qu’emprunte le comédien pour arriver à cette note finale s’avère radicalement différente. Le retour de Fielder à The Rehearsal, série dont le concept est de mettre en scène des répétitions et des roleplays élaborés en vue de préparer des individus à un événement réel, rappelle que l’acteur-réalisateur n’est jamais meilleur que lorsque son espace de jeu est bâti sur un soubassement vaguement documentaire – au cours d’une répétition d’un appel téléphonique où il doit présenter son projet, il qualifie d’ailleurs sa série de « documentaire, au sens large ». Il s’agit plutôt en vérité d’un réel traficoté, empruntant une partie de sa forme à la téléréalité ; on apprend au détour d’un épisode que Fielder a travaillé dans sa jeunesse pour Canadian Idol (l’équivalent canadien d’American Idol et de La Nouvelle Star), qu’il décalque dans cette nouvelle saison avec un improbable télécrochet baptisé Wings of Voice. Il serait possible d’y voir la simple application d’un principe élémentaire de comédie : le décalage implique de prendre appui sur un point de référence. Or chez Fielder, il existe une multitude de points de référence, la série ne cessant d’emboîter les situations les unes dans les autres et d’entrelacer le réel avec son double. À partir de là, on pourrait même, de façon un peu trop simple et parfaite, tirer un lien de causalité entre deux observations : a) Fielder est peut-être aujourd’hui l’homme le plus drôle du monde, b) en même temps qu’il est celui qui décale le plus, puisqu’un décalage du réel peut faire lui-même l’objet d’un autre décalage, ou qu’un précédent décalage (par exemple un extrait de Nathan for You, la série qui l’a révélée) peut être convoqué des années après afin d’engendrer une nouvelle excroissance comique.
CQFD ? Pas tout à fait. Car le comédien, toujours plus retors, paraît d’emblée renverser les données du problème : ici, c’est le sérieux qui prendrait de prime abord appui sur la comédie, en cela que la commande par HBO d’une « série divertissante » serait pratiquement détournée pour aborder un sujet qui lui tient à cœur. Le champ que la saison entend explorer est de fait macabre et peu propice à la gaudriole. Fielder s’attaque à la question des crashs d’avions, en remarquant, à la lecture de rapports issus de boîtes noires, que la plupart des catastrophes des vols commerciaux auraient pu être évitées si les copilotes avaient osé contester les diagnostics erronés des commandants de bord. Sa conclusion, fondée sur les recommandations de John Goglia, un expert reconnu de l’aviation américaine, est la suivante : ce problème de communication pourrait être réglé par la mise en scène de jeux de rôle facilitant la fluidité des échanges à l’intérieur du cockpit. Et le comedian de proposer au spécialiste chevronné de mettre son argent et la confiance que lui accorde HBO au service de la résolution de ce dysfonctionnement. Il faut attendre une petite dizaine de minutes pour rire devant le premier épisode de The Rehearsal, et le gag tient précisément à une (fausse) prise de conscience de Fielder : « Même si j’ai les ressources pour résoudre cette question de vie ou de mort, et sauver la vie de vrais humains, on m’a donné cet argent pour créer une série humoristique. Jusqu’à présent, j’ai échoué. L’épisode a commencé depuis plus de dix minutes, et zéro rire. »
Dans le laboratoire
Pourtant, on rit beaucoup devant The Rehearsal – le deuxième épisode est l’une des choses les plus drôles que j’ai vues de ma vie –, mais pas constamment, parce que le comique fielderien travaille aussi un malaise latent, et que la saison obéit à une logique d’infléchissement. Le premier décalage fondamental chez Fielder, constant depuis les débuts de Nathan for You, tient à l’écart entre le sérieux dont il fait preuve et les conclusions loufoques de ses expériences. Ce qui ne veut pas dire que ces dernières sont dénuées de rigueur dans la manière de construire un gag. Bien au contraire, la comédie chez lui est affaire de méthode – au sein de la série, Fielder a d’ailleurs intitulé sa « technique » de jeu, consistant à s’inspirer de modèles réels et à multiplier les répétitions gigognes (les préparatifs peuvent être eux-mêmes préparés en amont), la « méthode Fielder ». De ses travaux, la saison 2 de The Rehearsal est probablement celui qui prend le plus à bras-le-corps cette idée, puisque la série dans son ensemble s’apparente à un laboratoire dont chaque épisode, tout en maintenant une cohérence globale avec le reste, va explorer une voie qui lui est propre. Décortiquons rapidement :
Épisode 1 : au cours de cette mise en place des enjeux, Fielder joue en particulier sur l’incongruité de sa présence physique dans le cadre, en procédant à des décadrages (un mouvement de caméra qui passe d’un cockpit cerné par les flammes à lui, debout, observant avec placidité la simulation) ou en tablant sur de petits détails. Lorsqu’il interviewe Moddy, un jeune pilote, dans la chambre qu’il occupe chez ses parents, le comédien se tient ainsi nonchalamment allongé sur son lit, sans chaussures, et s’amuse discrètement à gigoter ses orteils. L’humour s’insinue ici par une série de failles, de menues encoches à l’intérieur de séquences dépouillées de véritables blagues.
Épisode 2 : l’épisode de la concentration comique. Fielder accumule les gags et enchevêtre l’action de la saison non seulement avec ses séries passées (Nathan for You et The Curse), mais aussi avec sa propre image (le jeu extraordinaire de fondus sur des photos de jeunesse). Quant à la structure générale, elle juxtapose trois lignes narratives se reliant les unes aux autres dans un aberrant jeu de marabout, bout d’ficelle – un faux télécrochet où les juges sont eux-mêmes jugés, une simulation de vol avec un pilote dragueur banni de la plupart des applications de rencontres, et le re-enactment d’un grief entre l’acteur-réalisateur et Paramount +.
Épisode 3 : le plus radical. Bien moins drôle que le précédent, l’épisode atteint en revanche une sidération inédite en s’articulant autour d’une expérience dont Fielder est lui-même le cobaye. Sans trop en dire, le goût du décalque est poussé à un degré de folie paroxystique ; il est justement question de délirer le hors-champ d’un événement réel et d’opérer des points de jonction inimaginables entre différents éléments biographiques de la vie de Chesley Sullenberger, dit « Sully », celui-là même dont Clint Eastwood a fait le biopic.
Épisode 4 : un protocole expérimental, plus classique au regard des standards fielderiens, dont le cobaye est un pilote mal dans sa peau. Après avoir joué la souris de laboratoire, Nathan met davantage en avant son côté savant fou/directeur de prison, ainsi que sa dimension ouvertement manipulatrice.
Épisode 5 : la série met en place la déviation du grand sujet (les catastrophes aériennes, la possibilité d’une audition par le Congrès américain) vers le petit (l’autisme supposé de Fielder). Si la machine semble se gripper – les plans de l’acteur-répétiteur tombent à l’eau –, elle commence en fait seulement à dévoiler sa véritable finalité.
Épisode 6 : l’épisode le plus long. Il est arc-bouté sur un « spectaculaire déceptif » : Fielder accomplit l’un de ses plus grands exploits « réels », en dépliant chaque étape d’un plan exécuté sans trop d’accrocs. De nouveau, ce qui frappe est l’énergie démesurée pour aboutir à une conclusion quasi dérisoire. Rien ne ressortira d’ailleurs du dispositif extraordinaire inventé ici par le comique, sinon un enseignement sur lui-même (ou la marque d’un déni déjà palpable par le passé – on pense beaucoup à la fin de la saison 1 de Nathan for You, où il ressassait le jugement d’un détective privé, qui le qualifiait de « wizard of loneliness »).
Trois fois rien
En considérant cet itinéraire dans sa globalité, on note que la saison commence très fort, pour peu à peu redescendre en termes d’intensité, contrevenant à la poussée du « décollage » que laissait présager son amorce. La chose n’est pas tout à fait nouvelle à l’échelle de The Rehearsal, la première saison reposant sur une dynamique analogue. Le « démiurgisme » fielderien est en réalité un cheval de Troie, de trois fois rien ; l’ambition inaugurale renferme une plongée plus intime et troublante dans la psyché du comédien, ou plutôt de son double à l’écran. Jamais l’acteur n’est allé aussi loin dans cette confusion entre sa personne et son image. En multipliant les représentations (épisodes passés, photos trouvées sur Google, extraits de ses interviews), Fielder superpose dans un geste diablement tordu la part de vrai et la part de supercherie ; le clown triste et le clown joyeux ; le comique et le personnage « raide » qu’il aime interpréter (« stiff », disait un critique du New York Times à propos de sa prestation dans The Curse, formule dont Fielder s’est inspiré pour un passage hilarant chez Jimmy Kimmel) ; l’inadapté social et le génie du cringe ; le maître de la mise en scène et l’acteur maladroit.
Le vertige tient à cette perméabilité entre le vrai et le faux comme vecteur d’une esthétique comique à part entière. Pour dire les choses autrement, l’objet central du décalage fielderien est devenu Fielder lui-même, qui se décale parfois à n’en plus finir, donnant à sa figure une densité indémêlable et même par endroits effrayante. Ce recentrage accouche ceci dit d’une évolution à la lisière du rabougrissement, et on ne cachera pas une légère déception à voir le « documentariste » sacrifier volontairement la perspective d’un chef‑d’œuvre comique pour une conclusion plus ambivalente. Mais cette dernière distille une part de trouble suffisante pour que ce choix ne ressemble pas à un renoncement. Dans l’ultime épisode, le vol d’un véritable Boeing avec des passagers (bien que joués par des acteurs : rien n’est totalement faux, sans être totalement vrai non plus) impressionne moins par l’imposante logistique mise en place (et le risque, probablement plus contrôlé qu’on ne le voit à l’écran, engendré par une telle opération), que par un petit point de mise en scène : un plan de lui filmé depuis l’extérieur de l’appareil, au fil duquel la caméra se rapproche doucement du cockpit, jusqu’à ce que l’acteur, aux commandes, tourne la tête pour regarder l’objectif. Toute l’armature de la savante machination de Fielder ne visait au fond qu’à cela : se filmer lui-même là-haut, dans sa solitude intérieure.