Revoir Une balle dans la tête de John Woo quelques mois après son navrant auto-remake de The Killer permet de mieux saisir en quoi son cinéma n’est désormais plus que l’ombre de lui-même. Bien que Woo soit réputé pour être l’un des maîtres du cinéma d’action, c’est la dimension émotionnelle du film, l’un de ses meilleurs, qui subjugue d’abord. L’amitié entre les trois personnages principaux est appréhendée avec un mélange de générosité et de naïveté, comme si elle était exhumée d’une mémoire d’adulte l’idéalisant a posteriori. Cheveux gominés comme Elvis Presley, on y rejoue un ersatz de West Side Story entre deux cavalcades récréatives. La caméra course les amis intenables pour accompagner ce déballage de rigolade presque enfantin, à peine terni par quelques échauffourées et soldé par un mariage. Si ce début extatique fait mouche, c’est essentiellement en raison du manque total de distance de la mise en scène de Woo, qui contrevient par ses éclaboussures lyriques aux lois du réalisme. Mais la pilule euphorisante agit aussi parce que ses effets sont de courte durée. Les visions désuètes du cinéaste se donnent à voir comme telles : des moments de bonheur fugaces, reconstituant un temps perdu.
Rappelons brièvement la trame narrative d’Une balle dans la tête, située en 1967 : suite à une rixe ayant mal tourné, trois amis hongkongais (Frank, Ben et Paul) s’enfuient au Vietnam pour tenter de rebondir et d’y faire prospérer leur petit trafic. Plongés dans un conflit armé qui va mettre à mal des liens amicaux qu’ils croyaient pourtant indéfectibles, ils vont néanmoins aller de désillusion en désillusion. Trois parties se distinguent nettement : les jours d’insouciance jusqu’au mariage de Ben, qui occupent les premières séquences hongkongaises ; les épreuves, soit l’essentiel du film ; enfin le retour désabusé au pays. On notera que cette structure n’est pas sans rappeler celle de Voyage au bout de l’enfer de Michael Cimino, une référence assumée et plusieurs fois convoquée, notamment lors d’une scène d’exécutions sommaires dans un camp de prisonniers, où l’un des personnages (Frank) se voit contraint de tirer à bout portant sur des soldats américains. Là encore, Woo en rajoute : rictus, visage déformé, cris, pleurs et agitation rendent la scène d’autant plus insoutenable que les mises à mort se répètent comme si elles relevaient d’un processus infernal. Submergés par leurs émotions, frayant avec l’hystérie ou la folie, Frank puis Ben craquent, tuent par impuissance. La violence psychologique orchestrée par le cinéaste s’avère implacable : la légèreté d’autrefois laisse dorénavant place à la fureur inhumaine de rester en vie. Est-ce à dire qu’il y a un hiatus entre les vignettes enjouées de l’ouverture et le spectacle de ces scènes d’action mortifères ? Que nenni. Woo filme l’un et l’autre de façon analogue, sans réel souci de vraisemblance : gros plans sur les visages, zooms, ralentis, montage alterné… le même geste fiévreux est reconduit avec une énergie identique. L’œil s’ouvre aussi grand sur la vie que sur la mort.
D’une bataille à l’autre
Au fil d’Une balle dans la tête, les bagarres de petits voyous inconséquents laissent place à des batailles à grande échelle. Le talent de Woo s’exprime dans sa capacité à passer de l’intime à la foule, de l’émotion individuelle à l’action collective. Plusieurs séquences témoignent de cette esthétique de l’embrasement (nul hasard si Woo affectionne les plans de flammes), dont la première à Saïgon, lorsque les trois héros débarquent avec l’espoir de « faire du fric ». Tandis que les personnages fraient leur chemin en taxi dans un environnement urbain en pleine effervescence, le cinéaste multiplie les plans périphériques (sur des passants, des militaires qui se déploient, un cireur de chaussures, un type sur sa mobylette portant en bandoulière un sac – qui s’avèrera être une bombe, etc.), mais également les axes de prise de vue et les mouvements d’appareil (travellings, zooms…). Ce procédé confine à un état de confusion anxiogène, formulé par Ben : « Qu’est-ce qu’il se passe ? ». Précisément, Woo ne fait que ça, passer d’une image à l’autre, simuler un état transitoire et instable. Puis vient l’explosion (les flammes, donc), l’agitation qui se décuple, les plans larges de foule où l’on peine à discerner les trois personnages qui paraissent se consumer dans un mouvement de panique générale.
Tout est affaire ici de dynamique, de pulsation et d’emballement, sans que la virtuosité de Woo ne s’accommode des règles usuelles de composition des plans et d’homogénéité du montage (la précipitation est par exemple préférée à la justesse des raccords). De sorte que l’impression procurée est celle d’une illisibilité, comme si l’action participait moins d’une logique narrative bien définie que d’une succession effrénée d’instantanés. C’est principalement à ce niveau que le cinéma du hongkongais a perdu de sa superbe : avec les années, ce dernier a mis de l’ordre dans ses idées plastiques, qui ont fini par faire système. Ses plus fervents thuriféraires ont raison de prétendre que sa mise en scène relève toujours du même regard ; sauf que sa maîtrise et son goût pour la sophistication (voire l’autocitation) sont venus peu à peu gommer les impuretés de son cinéma, réduisant son horizon à des chromos et transformant ses plus belles idées formelles en tics. Ce qui empêche bon nombre de scènes d’Une balle dans la tête de verser dans le ridicule tient justement à leur caractère heurté et chaotique. Cette façon de faire reposer les plans sur une dynamique de fissuration, y compris lors de certains passages romantiques, donne le sentiment qu’une bombe à retardement peut les faire vaciller à tout moment.
Il est par ailleurs intéressant de considérer ici l’aspect politique du cinéma de Woo : si Une balle dans la tête renvoie explicitement à la célèbre photographie d’Eddie Adams (Exécution de Saïgon) ainsi qu’au massacre de la place Tiananmen lors du printemps de Pékin (Woo avait l’âge des personnages au moment des événements), le Vietnam filmé par le cinéaste est-il pour autant davantage qu’une toile de fond ? Malgré les faits historiques convoqués, échappe-t-il à une vision volontiers exotique, comme récemment Paris dans The Killer ? Difficile, une fois retombé le soufflet de la violence, de dégager à ce propos une lecture limpide : ici aussi, la confusion règne. Et ce n’est pas l’apocalypse guerrière permettant aux héros de s’évader du camp, étonnamment complaisante à l’endroit des Américains, qui permettra d’y voir plus clair. Comme la plupart du temps chez Woo, les coups de feu prévalent sur les coups de semonce. Si politique il y a dans Une balle dans la tête, c’est bel et bien encore une fois celle du chaos ; ce chaos sans visage qui voit les hommes s’entredéchirer pour un magot qu’ils tirent derrière eux comme leur propre cercueil.