Pour qui suit avec intérêt l’évolution de Ryūsuke Hamaguchi depuis la révélation de Senses, Soudain constitue une étape aussi curieuse que déroutante. Déroutante, car le film semble dans un premier temps s’éloigner de la sève de son cinéma pour finalement mieux y revenir et creuser ce qui s’apparente désormais à un projet politique à l’échelle de sa filmographie. Pendant une heure, le film dépeint d’abord le fonctionnement d’un EHPAD parisien dirigé par Marie-Lou (Virginie Efira), une directrice au bord du burn-out qui essaie de convertir ses services à la pratique de « l’humanitude », une approche des soins gérontologiques connue aussi sous le nom de méthode Gineste-Marescotti. On a du mal à reconnaître dans cette lente introduction la patte d’Hamaguchi, dont la mise en scène paraît alors un peu engourdie (à quelques détails près) par le déplacement géographique qu’il opère. Mais passé cette entame assez atone, la singularité de sa fabrication – un cinéaste japonais qui tourne en France avec des acteurs locaux – est directement mise en abyme lorsque Marie-Lou entame une discussion avec Mari (Tao Okamoto), une Japonaise metteuse en scène de théâtre atteinte d’un cancer de stade 4. Il se trouve que les deux femmes parlent avec fluidité la langue de l’autre et peuvent donc entamer une conversation en alternant sans heurts le français et le japonais. Advient alors une authentique rencontre, dépliée dans le temps et l’espace. C’est comme si le film s’éveillait « soudainement » ; Hamaguchi n’apparaît plus à l’étroit dans cette clinique et ce pays étranger, mais pose au contraire un regard neuf sur la capitale, et plus particulièrement sur le 13ᵉ arrondissement, quartier d’où part la balade entre les deux Mari(e). Il aura donc fallu attendre qu’un Japonais pose sa caméra à Paris pour qu’on puisse voir au cinéma les bourrasques caractéristiques de l’esplanade de la Bibliothèque François-Mitterrand, ou certains angles sur la Seine depuis le quai de la Gare. Soudain dessine à partir de là une dialectique étonnante : Hamaguchi filme en France pour mieux emmener ensuite Efira vers son esthétique (il y aura même un segment japonais), avant d’essayer d’inventer une hétérotopie gériatrique n’appartenant qu’au film, l’EHPAD devenant une sorte d’expérience sociologique pour essayer d’inventer un nouveau « possible » au sein de nos sociétés capitalistes.
Dit comme ça, Soudain a l’air très étrange. Et dans les faits, il l’est. Hamaguchi invente un « film care » (il malaxe ses scènes comme ses personnages finissent par tous se masser mutuellement) en même temps qu’il livre un petit traité social – la longue conversation entre Marie-Lou et Mari au cœur du film accueille d’ailleurs un cours de philosophie politique. Le cap du récit, pourtant, est simple : la naissance d’une amitié, figurée dans son évidence la plus pure, devient le ferment d’une reconfiguration sociétale, traçant un trait d’union entre le théâtre d’avant-garde et l’organisation d’une clinique. Hamaguchi frôle parfois la mièvrerie dans sa peinture d’un microcosme harmonieux, mais il est animé par ce que l’on pourrait appeler une douce radicalité ; sa tendresse jusqu’au-boutiste va de pair avec un étirement maximal de la narration, qui fait de Soudain un film qui ne ressemble à aucun autre, même si sa structure tisse des liens avec Drive My Car (le théâtre, la reconfiguration du scénario au bout d’une heure) et Le mal n’existe pas (les longues scènes de discussions collectives). Au-delà de cette foi dans le dialogue (il y a décidément chez Hamaguchi une vision performative du langage, qui devient ici un outil reconfigurant la vie elle-même), le film vaut surtout pour quelques épiphanies poignantes : un champ-contrechamp frontal où l’on dirait, grâce à un jeu sur la perspective, que le visage d’Efira est caressé par la branche d’un arbre secoué par le vent ; une promenade nocturne où les personnages s’enfoncent doucement dans la pénombre, etc. Ce n’est pas toujours convaincant, mais la singularité de Soudain finit tout de même par emporter la mise.