Festival de Locarno, 71e édition
A Land Imagined de Yeo Siew Hua
Festival de Locarno, 71e édition
    • Festival de Locarno, 71e édition
  • Lieu : Locarno (Suisse)
  • Date : du 1er au 11 août 2018
  • Infos : https://www.locarnofestival.ch/

Festival de Locarno, 71e édition

Lors de cette 71e édition du festival de Locarno, le jury de la Compétition internationale a choisi de remettre le Léopard d’or à Un territoire imaginaire (A Land Imagined) de Yeo Siew Hua. Un film emblématique d’une partie importante des œuvres présentées cette année : leur aspect très ouvert, suggestif ou elliptique, s’il témoigne d’une évolution générale de la norme du cinéma d’auteur vers davantage d’économie narrative et une plus grande confiance accordée au spectateur, aura également pu apparaître, dans certains films, comme une forme de facilité, frustrante plutôt que stimulante. À trop vouloir refuser que leur film se réduise à un discours, de nombreux cinéastes tombent dans l’excès inverse : chronique sans enjeu réel ou récit cryptique dont la clé est trop bien cachée.

Un territoire imaginaire est cependant de ceux où le flottement est productif, et même nécessaire au propos du film. L’action se déroule à Singapour autour d’un chantier de remblaiement où se rencontrent deux ouvriers immigrés : Wang, venu de Chine, et Ajit, du Bangladesh. La disparition du second entraîne celle du premier, et finalement l’enquête d’un inspecteur. Difficile cependant de résumer le film de façon linéaire tant le passé et le présent, le rêve et la réalité s’y entrecroisent, dans des images magnifiquement photographiées qui nourrissent l’incertitude. Yeo Siew Hua livre ainsi un portrait très original de Singapour, île dont les limites ne cessent d’être repoussées, à l’aide d’une population elle-même en mutation constante au gré des flux migratoires. Par sa construction qui tire vers le fantastique, le cinéaste rend compte de la difficulté pour l’inspecteur d’entrer en relation avec la réalité de ces travailleurs exploités, écart qui ne peut se résoudre que par des liens d’ordre magique.

L’esprit des lieux

S’il joue aussi de la suggestion et du flou entre différents niveaux de réalité, Hong Sangsoo livre avec Hotel by the River (Gangbyun Hotel) une œuvre limpide, au périmètre clairement délimité et pleinement exploité, comme il sait si bien le faire. Il y délaisse l’atmosphère assez glauque de ses derniers films pour retrouver une forme de légèreté. Le lieu de l’action est cette fois-ci, comme le titre l’indique, un hôtel au bord d’une rivière où Younghwan, poète reconnu, est hébergé. Il invite ses deux fils adultes à le rejoindre pour une journée, alors qu’il a le pressentiment que sa mort est proche. Dans une chambre voisine, une jeune femme se remet d’une déception amoureuse en compagnie d’une amie. Comme à son habitude, Hong Sangsoo construit son récit mélancolique à partir d’une série de coïncidences, de rencontres fortuites et d’échos arbitraires, combinant de façon unique artifice et naturalisme.

Gangbyun Hotel de Hong Sangsoo

Le grand succès de Homeland n’était sans doute pas étranger à la sélection dans cette compétition du nouveau film d’Abbas Fahdel : Yara y faisait en effet figure de curiosité un peu chétive. S’appuyant lui aussi sur un lieu précis et un nombre restreint de personnages, et partageant avec son homologue coréen un intérêt pour le quotidien le plus trivial, Abbas Fahdel peine ici à trouver la grâce que nécessiterait un film aussi minimaliste. Yara est le prénom d’une jeune femme orpheline, vivant seule avec sa grand-mère dans une vallée sauvage du Liban en compagnie de quelques animaux. Elle s’éprend un jour d’un jeune homme qui passe par là, avant que celui-ci ne parte s’installer dans un autre pays. Aucun autre événement à signaler, si ce n’est que la présence de Yara dans ce lieu isolé suscite de plus en plus d’interrogations chez les autres habitants de la vallée. Comme l’a dit le réalisateur lors de la présentation de son film, la simplicité est ce qu’il y a de plus difficile à réussir, et force est de constater que, dans Yara, la magie n’opère pas tout à fait. La faute sans doute à une photographie numérique assez pauvre, qui peine à sublimer l’ordinaire.

Laida Lertxundi y parvient davantage dans Words, Planets, court métrage qui s’inscrit dans la continuité de ses œuvres précédentes. Si le film prend pour projet l’application de principes de composition établis par un peintre chinois du XVIIIe siècle, on y retrouve surtout la patte de l’artiste : puisant son inspiration et sa matière dans l’intime et dans le paysage qui l’entoure, elle crée des ciné-poèmes fragmentés, dépourvus de ligne narrative traditionnelle, mais témoignant d’une grande sensibilité visuelle et d’une légère excentricité. Ce nouveau film est implicitement marqué par la naissance d’une enfant, présente à l’image, et à laquelle font écho les techniques cinématographiques « primitives » employées, comme le grattage sur pellicule, effectué à l’écran et dont le résultat est ensuite intégré au film.

Words, Planets de Laida Lertxundi

Vérités et mensonges

D’autres œuvres se montraient plus fermes dans leur narration, comme Glaubenberg. Son synopsis évoquant l’amour démesuré d’une sœur pour son frère pouvait faire craindre le pire, mais le film de Thomas Imbach déjoue bon nombre d’attentes et se montre étonnant dans la façon dont il épouse les désirs de son personnage. Ne lâchant pas d’un pouce la belle Lena (incarnée par une jeune actrice habitée, Zsofia Körös), le film la suit dans des errements de plus en plus extravagants, en quête d’un amour idéal, préhistorique, jusqu’à dépasser franchement le réalisme pour atteindre des dimensions mythologiques (le réalisateur revendique la parenté avec une histoire tirée des Métamorphoses d’Ovide). En épurant son récit pour s’attacher uniquement à suivre son héroïne dans sa trajectoire tête baissée vers l’impossible, le film prend de l’ampleur, et se détache de l’histoire anecdotique d’un amour incestueux pour évoquer la puissance d’une foi aveugle dont l’objet importe peu.

Le premier long métrage de Richard Billingham, Ray & Liz, proposait quant à lui un intéressant mélange de documentation et de stylisation en illustrant les souvenirs d’un vieil homme ne sortant plus de sa chambre à coucher. Ces souvenirs témoignent des mauvais traitements infligés à ses deux fils, dans un foyer marqué par la pauvreté et l’alcoolisme, aux environs de Birmingham. Si les épisodes relatés peuvent paraître exagérément trash, il s’avère qu’ils rendent compte de faits réels : les souvenirs sont en réalité ceux du réalisateur lui-même, l’un des fils de Ray et Liz. Il en donne une vision à la fois crue et adoucie par son regard de photographe : la caméra filme souvent en macro, s’attardant sur des détails – insectes, éléments de décoration, recoins des visages – pour restituer un vécu fait d’une myriade de sensations, positives ou négatives.

Ray & Liz de Richard Billingham

Mais le long métrage le plus marquant de cette sélection restera sans doute M de Yolande Zauberman (Prix spécial du jury), un film qui adopte une posture décidément frontale : dès les premières minutes du film, Menahem nous apprend qu’il a été victime de viols répétés dans son enfance. Issu d’une famille juive ultra-orthodoxe de Bnei Brak (Israël), il revient avec la réalisatrice sur les lieux de ces crimes. Doté de talents précoces pour le chant, Menahem fut la cible de rabbins mal intentionnés, et d’une redoutable loi du silence. Avec lui, nous errons dans la nuit tandis qu’il exprime sa rage et ses questions, trajectoire qui s’apparente à un voyage au bout de l’enfer tant elle nous mène de plus en plus loin dans l’horreur, au gré de rencontres provoquées ou fortuites. Malgré cela, M ne tombe jamais dans le sensationnalisme car l’objet du film n’est pas cette horreur elle-même, dont il s’agirait de se repaître. Il s’agit avant tout de témoigner d’une libération de la parole et d’une amorce d’ouverture de l’écoute, si bien que, malgré les territoires traversés, on sort de M avec un curieux sentiment d’espoir, notamment face au courage de victimes déterminées à briser les cercles vicieux engendrés par le traumatisme.

Courts éthiques et politiques

Vainqueur du prix du meilleur court métrage de la compétition internationale, Emmanuel Marre continue dans la veine de son précédent opus multi-primé : comme Le Film de l’été, D’un château l’autre mêle des techniques et faits documentaires avec une trame et des scènes de fiction, à la teneur cette fois-ci plus nettement politique. Le récit se déroule durant la campagne des dernières élections présidentielles françaises, et se concentre sur les relations entre Pierre, étudiant, et Francine, sa logeuse, qui pourrait être sa grand-mère. Aussi improbables que représentatifs d’une époque, leurs échanges souvent très drôles révèlent des écarts et des ponts inattendus entre des individus situés aux deux extrémités de la population en âge de voter.

D’un château l’autre d’Emmanuel Marre

Différemment politique mais également fondé sur un gouffre, El Laberinto de Laura Huertas Millán (Prix de la réalisation de la Compétition internationale des courts métrages) met en relation une villa colombienne en ruine ayant appartenu à un baron de la drogue et celle qui lui a servi de modèle, issue du feuilleton Dynastie. En juxtaposant un univers aseptisé de série télévisée et la nature sauvage qui reprend ses droits, la réalisatrice évoque la brutalité de l’extrême richesse dont la villa fictionnelle et sa réplique sont le fruit, nécessairement fondée sur des formes de violence. Le narrateur de cette histoire, un ancien employé du narcotrafiquant, parachève cet essai par le récit d’une expérience de mort imminente, imprégné de la même ambiguïté.

Tourneur de Yalda Afsah résulte également d’un minutieux travail de composition donnant naissance à un sentiment d’inquiétante étrangeté. Ce court métrage confère à un jeu de vachettes baigné dans une mousse artificielle des airs de ballet absurde. Par ses cadres fixes, indépendamment de l’action en cours, et un travail de reconstruction de la bande son, le film présente ce divertissement cruel comme le moyen alambiqué et vain par lequel de jeunes hommes tentent de se convaincre de leur supériorité sur le règne animal.

Tourneur de Yalda Afsah

Présenté quant à lui dans la compétition nationale des courts métrages, Los Que Desean en a remporté le prix principal. Le film se concentre lui aussi sur une étrange pratique impliquant des animaux : des courses de pigeons dans le Sud de l’Espagne, dont le vainqueur n’est pas le plus rapide, mais celui qui saura s’attirer les faveurs d’une unique femelle. Elena López Riera tire parfaitement profit du caractère pittoresque de ce jeu (les couleurs dont les ailes des pigeons sont ornées pour que l’on puisse les distinguer, la contemplativité des hommes-entraîneurs), mais ne s’en tient pas à cela. Par quelques énumérations factuelles en voix-off –  noms des pigeons en lice, extraits du règlement du jeu –, elle dresse un parallèle cocasse entre rituels de séduction humains et animaux, la violence de l’assaut de la pigeonne par les dizaines de pigeons venant évoquer le désir parfois incontrôlé de leurs homologues humains. D’ailleurs, la motivation finale de ces messieurs n’est-elle pas de s’attirer les faveurs des dames, par pigeon interposé ?

Dans la nuit

La compétition « Cineasti del Presente », consacrée aux premiers ou deuxièmes longs, comportait également son lot de gestes forts. Passons sur le Sophia Antipolis de Virgil Vernier, dont la construction narrative déconcertante s’avérait surtout artificielle et pas réellement stimulante. C’est un autre film, tout aussi foisonnant, qui a remporté le Léopard d’or dans cette section. Deuxième volet d’une trilogie entamée avec Coma, Chaos met en relation trois vécus traumatiques : celui de trois femmes ayant survécu à la guerre en Syrie. Raja est restée à Damas, Heba s’est exilée en Suède, Sarah Fattahi, la réalisatrice, vit depuis peu à Vienne. Imprégné de deuil et d’exil, Chaos est un film austère, souvent plongé dans le silence, et dans lequel la parole, quand elle surgit, apparaît comme un soulagement. Par touches, les récits prennent forme, s’incarnant dans des images dont la sensualité parfois oppressante suggère la difficulté pour les survivantes de faire l’effort physique de vivre. Ne livrant pas sa propre histoire, Sarah Fattahi évoque son expérience à travers la figure d’Ingeborg Bachmann, dont des poèmes et propos sont repris en voix-off, et à travers le corps d’une autre femme qui fait figure de support à des traumatismes récurrents.

Contrairement à ce que pouvait laisser penser son titre ambitieux – L’Époque, rien que ça –, le film de Matthieu Bareyre s’avère modeste dans son approche de la nuit parisienne des années 2015-2017 – celle de Nuit Debout et des confrontations avec les forces de l’ordre, mais aussi celle des plaisirs de la fête. Arpentant les rues sombres, le réalisateur donne la parole à différentes personnes qui ont en commun leur jeune âge pour tenter de capter ce qu’il se passe dans les esprits et dans les corps durant ces heures traditionnellement dédiées au repos plutôt qu’au travail. Les raisons pour lesquelles les protagonistes se livrent à cette veille prolongée sont diverses et le tableau qui résulte de leur rencontre ne se veut pas représentatif de l’ensemble de la population. Il est cependant contrasté, constitué tantôt de considérations politiques, tantôt de confessions intimes. Le montage du film, d’une grande musicalité même lorsqu’il n’a pas lieu en musique, semble vouloir se faire l’écho des énergies plus ou moins puissantes, brutes ou alambiquées, de la génération qui dominera ces prochaines décennies. Comment la jeunesse post-Charlie trouve-t-elle ou imagine-t-elle sa liberté ? Le film pointe dans tous les cas un inégal accès à ce bien précieux.

L’Époque de Matthieu Bareyre

Autre film nocturne, Closing Time de Nicole Vögele est le portrait des oiseaux de nuit qui travaillent et gravitent autour d’un restaurant de Taipei. Observant d’abord le couple qui le tient, le film s’élargit peu à peu aux clients qui le fréquentent, eux aussi pour la plupart travailleurs nocturnes dans des commerces voisins. À travers ses images tournées en 16 mm et soigneusement composées, adoptant une structure qui évoque le ressac de la mer dont la réalisatrice capte les reflets, le film se met au diapason de ces vies parallèles, dans lesquelles la nuit retombe trop vite une fois le jour levé. Il restitue le caractère épuisant et aliénant de leur rythme, mais aussi les sensations qui lui sont propres.

Juxtapositions

La compétition « Signs of Life » restait cette année encore une plate-forme de choix pour découvrir des films souvent inclassables, affranchis des codes narratifs traditionnels ou les détournant. Pour exemple, dans le huis clos surréaliste Dulcinea, une jeune femme se démaquille, se remaquille, lit un livre, mange des pâtisseries, tandis qu’un homme s’attache à astiquer tout aussi méthodiquement chaque recoin de son appartement. Dans des plans-séquences soigneusement composés, les deux personnages se côtoient sans que la jeune femme ne tienne compte de la présence de l’homme, qui en est réduit à voler des objets devenus fétiches selon un rituel obsessionnel. La radicalité du film, qui continue tout du long sur cette ligne sans jamais introduire ni psychologie, ni enjeu dramatique, en fait un ovni absurde assez hilarant, opérant comme un poème, au-delà du champ du sens.

Autre ovni, The Grand Bizarre de Jodie Mack pourrait être qualifié d’essai visuel. Reposant sur des techniques de collage et d’animation, il prend à la fois pour support et pour objet le textile. Des tissus à motifs sont placés dans différents espaces urbains ou ruraux, et se meuvent sous l’effet d’une prise de vues image par image. Ailleurs, en plein écran, ils sont assemblés et semblent danser au rythme de la musique, juxtaposés à des partitions, traités de linguistique, cartes géographiques ou encore manuels de tissage. Ces objets quotidiens se présentent alors à la fois comme une production humaine désormais industrialisée et comme les expressions d’un environnement et d’une culture, pouvant prendre les formes les plus nobles comme les plus vulgaires.

The Grand Bizarre de Jodie Mack

Usant également de l’animation image par image sous la forme plus traditionnelle du time lapse, Adam R. Levine et Peter Bo Rappmund le distancient de l’usage spectaculaire qui peut en être fait pour analyser une infrastructure urbaine, la freeway 110 à Los Angeles, observée en ses différentes sections, à différentes heures et selon des points de vue variés. Une façon de renouveler la perception de cette composante incontournable d’une ville, généralement perçue du seul point de vue des automobilistes qui l’empruntent. La bande son de Communion Los Angeles, composée d’ambiances sonores captées sur les lieux, contribue à saisir un objet qui lie autant qu’il divise les pans de la ville qu’il traverse.

Histoires réécrites

La sélection « Signs of Life » était cette année particulièrement riche en films comiques. Le court d’Eugène Green Como Fernando Pessoa Salvou Portugal nous amène dans la Lisbonne des années 1920, alors que le poète portugais reçoit une proposition de travail potentiellement lucrative : la rédaction d’un slogan pour la boisson récemment importée des États-Unis Coca-Louca. Mais l’excès de poésie investi dans ce slogan apparaîtra finalement comme une menace pour le peuple portugais. Si la farce n’est pas toujours des plus fines, elle cède volontiers la place à l’absurde, tandis que l’interprétation de Carloto Cotta et la photographie de Raphaël O’Byrne finissent d’emporter l’adhésion.

Autre film d’époque détourné, Le Discours d’acceptation glorieux de Nicolas Chauvin de Benjamin Crotty était l’un des œuvres les plus ébouriffantes de cette sélection. Dans ce périple anachronique qui nous emmène d’une scène de théâtre à la campagne française par la magie nue du cinéma, Nicolas Chauvin raconte son histoire – ses combats auprès de Napoléon, son enfance paysanne, sans oublier de se rendre digne du chauvinisme auquel il a donné son nom à grands coups de fanfaronnades et de propos injurieux. 26 minutes très denses l’amèneront jusqu’à la négation de lui-même : nous finirons en effet par apprendre que ce personnage est une invention d’un dramaturge du XIXe siècle.

Le Discours d’acceptation glorieux de Nicolas Chauvin de Benjamin Crotty

Allant encore plus loin dans le registre métafilmique, A Room with a Coconut View de Tulapop Saenjaroen est habité par des voix synthétiques. Elles jouent le rôle de deux intelligences artificielles échangeant des informations sur la ville balnéaire de Bangsaen, en Thaïlande, images d’archives à l’appui. Cela commence par une tranquille présentation d’un hôtel adressé à Alex, la voix américaine, par Kanya la voix thaïe, avant que cette dernière ne s’endorme et qu’Alex tente de découvrir la ville par lui-même. Satire féroce d’un tourisme exigeant non seulement l’exotisme, mais aussi l’authenticité, cette vidéo délirante met constamment en abyme ses propres composantes. Elle devient ainsi l’expression de l’à-côté permanent dans lequel résident l’information et l’image en comparaison de l’expérience, à la fois plus épaisse dans sa texture et moins chargée de sens.

L’humain et le non-humain

De nombreux documentaires remarquables se trouvaient cachés hors compétition, pour des raisons parfois obscures. On put ainsi découvrir le nouveau film de Nicolas Philibert, De chaque instant, une plongée dans l’apprentissage du métier d’infirmière. Le réalisateur fait le choix d’une quasi-exhaustivité puisqu’il aborde à la fois les différents aspects de cette formation – enseignements pratiques ou théoriques, stages, bilans – et de la profession visée – techniques, scientifiques, humains. Si l’on aurait aimé que le réalisateur choisisse un angle plus précis pour aborder son vaste sujet, ou qu’il s’attache plus longuement à certains personnages, De chaque instant appartient à une famille d’œuvres dont les exemples se font trop rares : il s’agit d’un film modeste mais rigoureux, issu d’un travail d’observation passionné, et qui sait montrer à quel point le réel est captivant en lui-même, dès lors que l’on sait lui porter l’attention qu’il mérite.

Dans un autre registre, quoiqu’également fondé sur une observation non-interventionniste, Acid Forest (Rūgštus miškas) de Rugilė Barzdžiukaitė est un film aigre-doux qui nous met face à un paysage étrange : celui d’une forêt lituanienne colonisée par les cormorans, dont les excréments acides s’avèrent mortels pour les arbres. Nous observons les touristes qui découvrent ce site décadent et écoutons leurs remarques, des plus émerveillées (« Tous ces oiseaux, c’est magnifique ! ») aux plus violentes (« Il faut les exterminer. »). Le phénomène naturel agit comme un révélateur qui met en évidence les a priori des touristes – les fake news vont bon train sur le belvédère. En filmant les humains du point de vue des oiseaux, la réalisatrice accentue la distance produite par la répétition, et pointe l’inadéquation entre le temps de la vie humaine et les rythmes du reste de la nature.

Acid Forest de Rugilė Barzdžiukaitė

Toujours en marge de ses compétitions, le festival remettait cette année un Léopard d’honneur à Bruno Dumont, qui présenta pour l’occasion sur la Piazza Grande les deux premiers épisodes de sa nouvelle série, Coincoin et les Z’inhumains. L’action se déroule quelques années après celle de P’tit Quinquin, dont nous retrouvons les personnages principaux grandis ou vieillis. De nouveaux événements étranges se produisent dans cet environnement rural : une glu noire tombe du ciel et elle n’a rien d’humain – c’est la police qui le dit. À en juger par ces premiers épisodes, Coincoin est à la hauteur de Quinquin : aussi inventif dans le burlesque, audacieux dans le choix de ses acteurs et leur direction, acide dans sa satire politique. Des qualités récurrentes dans la programmation de cette édition du festival, mais rarement réunies en un même objet.

Réagir