Accueil > Actualité ciné > Critique > Ida mardi 11 février 2014

Critique Ida

Photo © Sylwester Kaźmierczak

Cadre gris, par Benoît Smith

Ida

réalisé par Paweł Pawlikowski

Pologne, années 1960. La jeune nonne Ida, sur le point de prononcer ses vœux définitifs, se voit enjoindre par sa mère supérieure de rendre visite à sa famille, loin des murs de son couvent. Or ce qui reste de la famille d’Ida se résume à sa tante Wanda, dite « la Rouge », une magistrate connue pour sa sévérité à l’égard des « ennemis du socialisme », et aujourd’hui en disgrâce. Et pour ajouter à ce choc des croyances, ce tandem mal assorti part en vadrouille à la recherche de ses racines juives, une famille assassinée pendant l’occupation allemande.

Noir et blanc, format 1,37 : le moins qu’on puisse dire est que les choix esthétiques de Paweł Pawlikowski (My Summer of Love, La Femme du Vème...) sur ce film tranchent nettement avec ceux sur ses précédents. Chaque plan vise ainsi la ressemblance avec une photographie, un instantané d’une quête où l’on traque les zones grises dans un monde où l’on prône le noir et blanc. Cependant, le film ne se prémunit pas du danger de se laisser griser par sa propre esthétique : en témoignent ces quelques plans faisant exagérément valoir leur format en plaçant les personnages dans un coin réduit du cadre, les écrasant sous l’espace environnant comme si cela était supposé énoncer un sens.

Un écrin où l’on cherche le bijou

Ces quelques moments de laisser-aller tape-à-l’œil ne sont pas particulièrement pesants. Mais on y prête d’autant plus d’attention que d’une manière générale, le parti pris esthétique est voué à servir d’écrin enluminé à un récit dont l’intérêt s’avère inégal. Rien ne nous surprend ni ne nous saisit véritablement dans ces personnages et leur quête de vérité, commune ou individuelle. La femme mûre, libre, rouge et désabusée, et la jeune chrétienne pleine de principes et de bonne volonté s’apprivoisent peu à peu ; la nonne prend un ultime contact avec la vie profane avant d’embrasser pour toujours celle, restreinte, de son couvent... Non seulement on voit bien où tout ceci va mener (on l’a déjà vu ailleurs, et même la position du film dans le rapport entre religion et vie profane relève du lieu commun), mais tout occupé à lui donner une belle image, Pawlikowski n’implique jamais vraiment le regard du spectateur vis-à-vis de ce programme (faudrait-il souhaiter que tout ceci arrive à son terme ? espérer une sortie des sentiers battus ? épouser ou non la cause des enquêtrices ? notre souci sur ces questions s’estompe d’une scène à l’autre).

L’esthétique se fait une illustration plus convaincante quand elle se pose sur de motifs d’ambiguïté réelle. On guette ainsi sur le visage de jeune elfe d’Agata Trzebuchowska, l’interprète d’Ida, des signes que cette jeune nonne ne correspond pas au cliché de l’oie blanche, qu’elle porte une expérience antérieure de la vie dont elle s’apprête à se retirer et qu’elle se prend à juger, un peu sèchement, à travers sa tante. Et on observe une représentation peu complaisante de la Pologne aux complexes mis à nu par la guerre, coincée entre les postures idéologiques et le passé inavouable, dont on traque les cadavres jusqu’au fond d’une tombe clandestine où un assassin privé de ses défenses ne peut que s’asseoir. Ainsi le film de Pawlikowski peut-il prétendre ne pas être qu’un bel objet, bien que l’écrin menace plus souvent qu’à son tour de détourner le regard de son contenu.

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