Accueil > Actualité ciné > Critique > L’Avenir mardi 5 avril 2016

Critique L'Avenir

© Ludovic Bergery

Le temps de la maturité, par Juliette Goffart

L’Avenir

réalisé par Mia Hansen-Løve

À la sortie du décevant Un amour de jeunesse de Mia Hansen-Løve en 2011, nous regrettions la grâce et la légèreté de ses deux premiers films, Tout est pardonné et Le Père de mes enfants, les trois opus formant alors une trilogie de la perte et du deuil amoureux. Après un détour anesthésié par le biopic « électro » Eden inspiré de la vie de son frère Sven (un des fondateurs de la « garage house »), il semble bien qu’enfin la jeune cinéaste retrouve une forme d’apaisement serein et lumineux dans L’Avenir qui vient désormais former une « tétralogie » avec ses trois drames intimistes précédents.

L’humour, politesse du désespoir

À travers le personnage de Nathalie (Isabelle Huppert), professeur de philosophie soudainement quittée par son époux, Mia Hansen-Løve aborde avec retenue et humour le sort parfois cruel des femmes qui, après quarante ans, seraient alors « bonnes à jeter à la poubelle » selon l’héroïne. L’histoire de L’Avenir est bien celle d’un « désastre », d’une catastrophe au sens fort du terme (où la vie et les habitudes du personnage basculent d’un seul coup), que la philosophe se voit contrainte de méditer avec un calme étonnant. Plutôt que de s’exprimer par un mélodrame appuyé, plein de cris et de larmes, ou encore par une solitude mutique et plombante, le vacillement existentiel qui atteint de plein fouet le personnage se révèle grâce au corps même d’Isabelle Huppert hanté par un déséquilibre constant : même les objets qu’elle manie, un bouquet de fleurs, une poêle à frire, se retrouvent toujours posés de travers, à deux doigts de la chute libre. Le stoïcisme tout philosophique de Nathalie plongée dans la tourmente en fait un clown placide et attachant, où le malheur s’exprime avec humour. Sa mère – jouée par Édith Scob au sommet de sa forme – atteinte de démence et de plus en plus lourdement ingérable pour sa fille, est ainsi un personnage décalé à l’aplomb irrésistible et loufoque, capable de s’extasier devant le physique d’un jeune pompier alors qu’elle se déclarait au bord de la mort. Ce tableau des malheurs de l’âge mûr sonne d’autant plus vrai qu’il garde jusqu’au bout la pudeur de la comédie. Last but not least, la cinéaste profite de ce personnage de philosophe pour dresser une savoureuse satire du monde de l’édition, où le mercantilisme semble bien avoir pris le pas sur la passion de la pensée.

Forever Rohmer

La délicatesse du film tient aussi à cette circulation des objets et des corps, où ce sont des détails concrets et simples, visuels et sensibles, qui révèlent le deuil et le cheminement intérieur de Nathalie. On retrouve la même justesse qu’au début d’Albertine disparue de Proust, où la douleur de Marcel qui vient d’apprendre la mort d’Albertine l’oblige à fuir du regard la chaise où elle s’asseyait toujours. Ainsi la difficulté du personnage à faire le deuil de son mariage sera une affaire de livres qu’elle n’arrive pas à rendre, ou encore, de bouquets de fleurs qu’elle ne parvient pas à enfoncer dans une poubelle. Comme dans le cinéma d’Éric Rohmer dont la cinéaste assume avec raison l’héritage (le premier plan de L’Avenir est par exemple le fidèle miroir du premier plan de la séquence finale de Conte d’hiver), les déplacements de l’héroïne dans l’espace ont un sens existentiel. Le décor se charge d’émotion, plein de fantômes, d’affects, et d’espoirs de relations nouvelles. Le renoncement à la vie conjugale est ainsi une affaire de lieux : abandonner les paysages de Bretagne, chasser de son appartement parisien les derniers biens de son mari, partir découvrir d’autres paysages comme le Vercors, où habite désormais son ancien élève et ami Fabien (Romain Kolinka).

Surprendre le spectateur

Autre thème rohmérien par excellence [1], l’histoire de Nathalie est celle d’une illusion qui s’empare de l’héroïne, puis du spectateur, grâce à un brillant jeu de fausses pistes. Dès le début, nous nous faisons surprendre, exactement comme au bout de la première demi-heure du Père de mes enfants dont le personnage principal disparaissait tout à coup (lointain écho de la modernité des récits hitchcockiens de Vertigo et Psychose). Alors que le jeune et beau Fabien attend Nathalie à la fin de ses cours comme un soupirant, alors que les livres circulent entre eux comme un premier partage des âmes, c’est finalement le mari qui, soudainement, s’en va. Les pérégrinations de l’épouse délaissée laissent alors espérer au spectateur une rencontre nouvelle, la renaissance de l’amour. Mais là encore, le film déjouera avec brio les attentes du spectateur en accordant une place toute particulière à la vie intellectuelle de Nathalie, à l’adéquation entre sa vie et son métier. Les livres qu’elle lit sont en effet autant d’échos à sa propre existence qui la nourrissent et l’éclairent : Difficile liberté d’Emmanuel Levinas, La Mort de Jankélévitch, lu au terme d’un séjour endeuillé dans le Vercors hivernal, ou encore Les Pensées de Pascal dont Nathalie lit un passage aux funérailles de sa mère : « L’Avenir semble compromis »... Le scénario suivra ainsi la voie d’un dépouillement limpide pour mieux montrer la souveraine liberté d’un très beau personnage, enfin apaisé.

Notes

[1Voir par exemple Le Beau Mariage de Rohmer, où une jeune femme (Béatrice Romand) est convaincue qu’elle va épouser un avocat (André Dussollier) qui se fiche éperdument d’elle.

Annonces