Accueil > Actualité ciné > Critique > Les Hommes mardi 10 juin 2008

Critique Les Hommes

Nature humaine ?, par Camille Pollas

Les Hommes

réalisé par Ariane Michel

En suivant une expédition scientifique au nord du Groenland, Ariane Michel poursuit un travail de remaniement de la perception. Voir la nature en tentant de déplacer le regard de l’homme vers le sol. En observant les paysages immenses et sauvages accueillir les humains, presque les absorber, Ariane Michel propose bien plus qu’un voyage physique ; une expérience sensorielle dont la diffusion en salles est une chance à ne pas laisser passer.

Les hommes, le film d’Ariane Michel en parle constamment, par réduction. Mais réduire n’est pas simplifier. C’est, comme en cuisine, ramener vers l’essence différentes matières, qui comportent ici déjà un fort caractère abstrait. Une caméra décide de mettre ensemble l’eau, la terre et l’organique. De mettre ensemble et tout sur un même plan, le sol.

En ces temps de commémorations de 1968, nul retour à la terre, Ariane Michel ne l’a jamais quittée. Ses travaux, de Les Yeux ronds à The Screening donnent l’œil à la nature. Dans cette dernière œuvre, les spectateurs étaient invités dans une forêt, la nuit, pour assister à la projection d’un film au synopsis miroir : « Une forêt, la nuit. Les rituels des bêtes nocturnes sont perturbés par la venue d’un groupe d’humains : ils s’assoient devant une surface blanche qui, plongée dans le noir, s’anime ». Dès lors le son du film et le son de la « salle » se confondent et les repères se perdent. Les Hommes poursuit cette même quête d’un repositionnement sensoriel. Cette perception déplacée est déjà en soi un événement. La perception mécanique n’est pas neuve en fiction, des robots aux caméras de surveillance, la perception animale ne se retrouve que sur le câble, engoncée dans des reportages où des serpents avalent des souris-caméras. Chez Ariane Michel, la caméra n’est pas un parasite qui piège l’animal, elle est le moyen de reconstruire un espace, de redéfinir une activité.

Les Hommes a été tourné lors de l’expédition ECOPOLARIS regroupant des chercheurs (un naturaliste, un écotoxicologue, un archéologue…) au Nord-Est du Groenland, dans le cadre du programme Tara Expéditions. Cette association développe plusieurs missions pour favoriser la prise de conscience des enjeux environnementaux. Si cette expédition a pu fournir un cadre au travail d’Ariane Michel, il est louable de constater une réelle cohérence de démarches. L’association entend d’ailleurs accueillir des artistes, média de leurs recherches mais avant tout attachés à leurs propres approches.

On verra dans le film des hommes vaquer comme d’autres animaux, le plus souvent sans savoir précisément à quoi. C’est qu’ils passent dans le champ d’une nature où a priori ils n’ont pas leur place. Mais ce qui éloigne Les Hommes de toute catégorie, c’est qu’il y a volonté de remaniement de la morale, non pas être objectif mais troubler l’accompagnement classique du paysage. C’est ainsi qu’au début un long et lent travelling fend le brouillard, comme pour abandonner la terre des hommes et aborder d’autres rivages, plutôt inhospitaliers au premier coup d’œil. Les magnifiques vues, si elles conservent une évidente fonction de révélation, sont rendues de telle manière que l’effet carte postale se dissolve. Parfois par la durée (plutôt rarement), souvent par la construction même des plans, qui va bien au-delà d’une approche uniquement formaliste, vers une recherche de concentration de forces : éléments organiques et non organiques. Les plans, généralement sans mouvements d’appareil, au ras du sol, tronquent des paysages si imposants qu’il semblerait impossible de les saisir totalement. Ces montagnes immenses, dont les vastes rondeurs se terminent dans l’eau dessinent dans les cadres des lignes très riches qui se croisent aux différents niveaux de chaque plan. C’est le premier travail d’abstraction qui éloigne l’humain et donne une puissante sensation de vie aux images. En ce sens le film possède une réelle évolution narrative. Il part de la fixité des paysages, développe en parallèle des plans fourmillants, puis seulement laisse entrer les hommes, une fois l’œil lavé de ses habitudes. La perversion des échelles de tailles fait le second travail d’abstraction. Souvent, la seule matière minérale ne permet pas de connaître précisément les dimensions réelles du relief. Lorsque des jalons viennent réorienter l’œil, ils sont organiques. Animaux, plantes, hommes, sont ramenés à leurs seules places physiques par la caméra.

La manière de filmer rappelle Bazin et son attention au film scientifique. En accompagnant une expédition scientifique, Ariane Michel capte aussi leurs recherches en mettant en avant une tâche précise : l’archivage. La captation froide de ces hommes qui paraissent déambuler au hasard sur les rochers laisse peu à peu apparaître leur approche des lieux. Des morceaux de nids sont gardés dans de petits sachets, les œufs sont mesurés et les oiseaux observés. Plus tard, une magnifique séquence montre un homme qui progresse lentement dans une épaisse couche végétale entre autres composée de plantes grasses. À proximité de ce qui semble être des sources chaudes, son corps est voilé par les fumées qui s’en échappent. Sur ces images se colle le son brute de sa voix qui ânonne le nom scientifique de chaque plante repérée, une longue liste qui a la puissance d’une langue morte. Plus tard, un autre chercheur parlera de la présence des hommes et des traces qu’ils ont pu laisser. Cette attention à la trace domine Les Hommes, apparaît comme un horizon constant permettant de mesurer l’évolution des climats et des êtres. Par sa manière de travailler, la cinéaste produit aussi la trace de cette quête, une trace constituée par son œuvre mais au-delà, celle des marques portées et vues par la nature. Le film laisse ainsi visible l’idée de ce dépôt en construction, d’un sol gardant intact la marque de chaque mouvement.

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