Les petits palmipèdes qui faisaient de la figuration dans Madagascar et bénéficient depuis 2008 de leur propre programme télévisé, passent aujourd’hui la vitesse supérieure en atterrissant sur grand écran. Le quartet du grand Nord se retrouve encore face à une mission de la plus haute importance : contrer l’éradication de leurs congénères par l’affreux Docteur Octavius. Produit par DreamWorks, à qui l’on doit Shrek, Gang de requins ou Dragons, Les Pingouins de Madagascar tente de truster la place délaissée par Disney et Pixar en cette fin d’année, période hautement stratégique. Mais les oiseaux espions ont-ils les moyens de concurrencer la souris aux grandes oreilles et la machine de guerre Pixar ? Rien n’est moins sûr…
Blockbuster pour enfants
Si l’on peut raisonnablement critiquer le phagocytage de l’espace cinématographique par les blockbusters (les films de super-héros en tête de gondole ces dernières années), les adultes conservent toutefois la possibilité de découvrir autre chose qu’une bande de justiciers masqués parmi l’offre qui leur est proposée chaque semaine. Cette hétérogénéité n’est malheureusement guère de mise pour les jeunes spectateurs, première victime d’une uniformisation de la production. Si de nombreux métrages (longs ou courts) existent, ils sont pour la plupart invisibles en salle. Reste donc les œuvres des trois grands pourvoyeurs d’animation. Et à la découverte des Pingouins de Madagascar cette triste règle ne fait que se renforcer.
Réutilisant les codes des films d’action pour adulte, le dernier rejeton de DreamWorks enfonce le clou. Les pingouins y campent des espions, et de là naissent des séquences dignes d’un James Bond comme cette poursuite démoniaque dans les canaux vénitiens. Évidemment, Simon J. Smith et Eric Darnell, les réalisateurs, y incluent un humour quasiment absent des productions pour les grands, à travers la caractérisation des héros (Rico le pingouin goinfre qui avale et recrache à l’envi des accessoires plus ou moins utiles) ou des idées visuelles (les oiseaux camouflés sur un passage piéton noir et blanc). Toutefois, malgré ces quelques saillies qui justifient l’appartenance du film au cinéma pour enfants, la plus grande partie du long métrage décalque des situations exemptes de poésie, recycle les sempiternelles explosions, chasses à l’homme (en l’état chasse aux pingouins) et autres scènes d’action classiques. Les petits oiseaux évoluent ainsi dans un monde High Tech, pleins de gros gadgets tape-à‑l’œil (un avion digne d’Avengers, l’omniprésence d’écrans connectés) où le spectacle à l’écran s’auto-suffirait, oubliant de véhiculer toute signification sous-jacente ou réflexion liée à l’enfance.
L’imagination au pouvoir
On pourrait arguer que les têtes blondes d’aujourd’hui ne sont plus les oies blanches d’antan, biberonnées aux programmes télévisés violents et donc potentiellement insensibilisées à une quelconque poésie de l’image (ou du fond). Mais de nombreux films, des productions Ghibli aux réalisations plus confidentielles des studios Laika (Coraline, Les Boxtrolls) ou Aardman (Chicken Run, Les Pirates ! Bons à rien, mauvais en tout) prouvent que l’animation n’est pas condamnée à resucer les recettes des blockbusters pour adultes. Elle peut, au contraire, proposer une singularité de traitement, une esthétique où l’imaginaire n’est pas un vilain mot, bref un cinéma fait, pensé et réalisé à hauteur d’enfant, en corrélation avec leurs attentes et leur regard sur le monde. Un cinéma dont Les Pingouins de Madagascar n’est clairement pas un représentant.