Accueil > Actualité ciné > Critique > Toni Erdmann mardi 16 août 2016

Critique Toni Erdmann

© Komplizen Film

Cinéma gargantuesque, par Axel Scoffier

Toni Erdmann

réalisé par Maren Ade

Ines, consultante allemande expatriée en Roumanie, reçoit la visite impromptue de son farfelu de père, Winfried. Par oisiveté, amour paternel ou esprit de contradiction, celui-ci s’acharne à la détourner de son sérieux monacal en s’introduisant dans son environnement professionnel sous les traits disgracieux et dentus du personnage qu’il s’est inventé, Toni Erdmann.

Le troisième film de Maren Ade réussit, sur un registre comico-social, un numéro d’équilibriste rare : rieur, décalé, évitant lourdeur et excès de zèle, il parvient à monter, derrière le portrait d’une relation filiale tendue, un puissant dispositif de mise en doute du réel. La réalisatrice allemande, que l’on connaissait pour Everyone Else, élabore ici un film qui a quelque chose du drame shakespearien, construit autour d’un bouffon d’un genre nouveau, mélancolique et germanique, touchant par son jeu comique à une forme de discours philosophique.

Le travail du rire

Ce comique-là, pincé, naît de l’incertitude permanente d’avoir affaire à une mascarade. Une des premières scènes inscrit le spectateur dans le rôle de l’attrapé, lorsque Winfried piège un livreur en se présentant à la porte sous les traits d’un étrange gaillard qui attend un colis piégé : découvrant le personnage pour la première fois, le spectateur se laisse berner et est pris du même vertige d’incertitude que le livreur. Désormais, intimement affecté par l’effet du masque, le spectateur peut cesser de prendre pour argent comptant les jeux de rôle de Winfried et jouir d’un ressort comique d’un autre ordre, né de l’attente, de la surprise et de l’étrangeté de chaque nouvelle apparition, et du plaisir de contempler les personnages se laisser piéger les uns après les autres. Ce côté « caméra cachée » du film est réjouissant, mais serait bien limité s’il n’était pas doublé d’une prise à partie indirecte d’Ines, contrainte de donner le change, coincée dans ce jeu de dupes exponentiel, actrice malgré elle de cette fiction qui lui est destinée. Au fur et à mesure de l’avancée du film, alors que les canulars prennent des proportions inattendues et jouent d’une étrangeté de plus en plus physique, ce travail de sape contamine l’ensemble du regard et devient un processus de mise en doute du réel et de désignation du masque social.

Conseil en stratégie

On l’aura compris, les fausses dents du personnage fonctionnent comme un faux-nez, un attrape-nigaud dans l’économie même de l’œuvre, qui, loin de ressembler à « un film qui fait du bien », se révèle à son meilleur comme véritablement grinçant. Le regard porté sur le monde du travail, en particulier, est acéré. Ines est consultante dans un cabinet de conseil international et essaye de faire ses preuves dans l’antenne roumaine de l’entreprise. Ce lieu extrêmement normé, masculin, compétitif, est le dispositif parfait pour qu’un grain de sable de la taille de Toni menace joyeusement d’en perturber la mécanique. Au-delà de l’intérêt de voir un film conquérir ce genre d’entreprise comme lieu de fiction, trop rare à l’écran, on peut saluer la capacité de Maren Ade de parvenir à nous faire rire sans caricature des terribles cabinets de conseil type McKinsey, de leurs réunions de travail angoissantes, de la dureté des rapports de force qui s’y nouent, de leur rôle faussement prescripteur dans les stratégies économiques des entreprises. La compréhension par Ines que son travail d’expert n’est en fait qu’un leurre, une fiction d’expertise destinée à cautionner les orientations stratégies des PDG, s’inscrit parfaitement dans le méta-discours fictionnel du film tout en séduisant pour son acuité sociale.

Le corps de Sandra Hüller

Mais si le film titre sur son personnage fictif, c’est bien Ines qui attire toute l’attention de la caméra. Dans son combat pour le contrôle professionnel, affectif, sexuel, pour le travail et la réussite, Ines est un personnage douloureux, sacrificiel, plombé par un esprit de sérieux masochiste. Le visage dur, fermé, antipathique, le corps rugueux, elle vit dans un rapport de force permanent avec son entourage, que parvient à incarner avec un grand aplomb, dans tout son corps, l’actrice allemande Sandra Hüller. Le personnage gagne en sympathie à mesure que les efforts ridicules de son père l’acculent dans une position de victime potentielle. Prenant part malgré elle au jeu, elle explose lors d’une scène de fête d’équipe hallucinante, lors de laquelle elle comprend la puissance du jeu social et la capacité qu’elle a à métamorphoser le réel en changeant ses règles – en l’occurrence, en recevant ses collègues dans le plus simple appareil.

Mais le basculement mental d’Ines a en fait moins à voir avec une prise de conscience professionnelle qu’avec une défaite dans la guerre de tranchée mentale qui l’oppose à son père et qui la conduit à embrasser pleinement la pensée filoute de son envahisseur. Car derrière les simagrées de son personnage titre, Maren Ade raconte une relation père-fille d’une rare intensité psychologique, un combat amoureux sublime autour d’un non-dit familial gordien, tendu, matrice d’une relation filiale cannibale et pourtant salvatrice. C’est cette capacité du personnage de Toni Erdmann à se poser en pierre de touche d’une histoire familiale, professionnelle et psychologique, qui fait de l’œuvre de Maren Ade un film gargantuesque remarquable.

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