Orizzonti

Leones

réalisé par Jazmín López

On l’avait pressenti en consultant le programme et mentionné dans l’édito consacré à cette 69e Mostra : s’il se fait attendre en France, à Orizzonti, le changement, c’est maintenant. On y rencontre des écritures (beaucoup) plus lisses (Wadjda de Haifaa al-Mansour), des films plus « vendables » (Tango libre de Frédéric Fonteyne). Des choix qui laissent dubitatifs, même si on a noté les qualités de l’inégal Gli Equilibristi d’Ivano De Matteo. Avec Leones, on retrouve le goût de l’audace et de l’expérimentation de cette section, de la part d’une jeune Argentine sans aucun doute sous influence : des figures juvéniles dont le filmage renvoie à Gus Van Sant, une indolence qui fait penser à Lucrecia Martel ou des promenades forestières weerasethakuliennes saisies dans de longs plans-séquences – on songera aussi, particulièrement lors de la scène d’ouverture, à L’Été de Giacomo d’Alessandro Comodin. Il s’agit d’un jeune cinéma, ce qui est toujours mieux qu’un cinéma jeune ; si Jazmín López filme sous influence, elle le fait aussi avec assurance et talent, et une véritable singularité.

Atmosphérique par excellence, il est particulièrement difficile de mentionner une « histoire », ou bien il faudrait en livrer la clef et le point d’aboutissement. Signalons juste que cinq personnages errent dans une forêt en étant souvent saisis de dos (on remarque qu’une protagoniste porte une plaie sur la nuque), et que le fait d’être perdu ne sera pas sans lien avec l’idée de perte. Ces jeunes gens témoignent d’une forme de détachement nonchalant, représentent avant tout des corps dans l’espace, ne restant que des esquisses de personnages, des présences. Les liens entre eux sont également mystérieux – ils s’éclairciront plus ou moins. L’environnement et les agissements se signalent par une inquiétante étrangeté nous situant à la lisière du fantastique, du survival et du conte.

Leones est un film frémissant, le végétal regorge de sons et de variations lumineuses (travail photographique et d’étalonnage remarquable), où tout semble tendu sur un fil ténu entre prosaïsme et surnaturel, pulsions de vie et de mort – être au-dessus ou sous la ligne de flottaison dans la scène de nage. Feuilles et branches bruissent parfois d’une façon anormalement saccadée, comme si la réalité se brisait. Ce qui se confirme lors d’une partie de volley-ball citant Blow Up d’Antonioni, même si le toucher du ballon invisible est ici subtilement sonorisé. Leones trace une trajectoire dans laquelle ces cinq corps évoluent, et les perturbations imposent l’idée que ce cheminement s’énonce d’une instance intérieure – onirique tendance cauchemardesque, entre la vie et la mort, ou bien carrément au-delà –, d’un autre lieu et d’une autre temporalité, comme la re-visitation d’un épisode traumatique. Le filmage entête par les lentes circonvolutions vécues dans la durée (au grand désespoir de nombreux spectateurs, sans doute en manque de montage malickien, vu le matin), par son travail entre continuité et ruptures – entre les plans, les lieux. Si elle tend peut-être trop à se satisfaire de l’atmosphère qu’elle parvient à instaurer (elle cite l’écrivain Borges comme source d’inspiration), Jazmín López excelle dans sa manière de la faire vivre ; il ne fait aucun doute qu’on a découvert un regard et un geste passionnants, chose rare cette année à la Mostra.