© Ravenser Odd
The Feeling That the Time for Doing Something Has Passed

The Feeling That the Time for Doing Something Has Passed

de Joanna Arnow

The Feeling That the Time for Doing Something Has Passed

de Joanna Arnow

Déprime d'activité


Déprime d'activité

Produit par Graham Swon (producteur de Ted Fendt et de Matías Piñeiro), The Feeling That the Time for Doing Something Has Passed ressemble davantage à un film que l’on découvrirait au FID ou à Belfort que dans une sélection cannoise. La radicalité promise par Julien Rejl et le comité de la Quinzaine des cinéastes s’inscrit ici dans le choix de projeter un certain cinéma américain fauché qui ne trouve habituellement pas le chemin des salles, alors même qu’il revendique une influence française, comme c’est le cas de l’œuvre de Dan Sallitt ou de certains films de Joe Swanberg (All the Light in the Sky, l’anthologie Easy sur Netflix). Dans The Feeling…, Joanna Arnow, actrice et réalisatrice, incarne Ann, une jeune femme quelconque, spectatrice amorphe de la vie qu’elle partage entre un bullshit job, un appartement glauque et des rendez-vous avec des « masters », hommes plus ou moins minables auxquels elle se soumet selon les préceptes du BDSM.

Le détachement avec lequel Arnow se filme nue, dans des scènes où le sexe est figuré comme quelque chose de banal, voire d’ennuyeux, n’a pas rien à voir avec l’alt-lit, ce courant littéraire des années 2010 dont les auteurs, souvent autopubliés sur Internet, revendiquent un style à la fois cru et impersonnel (on pense notamment à quel but ai-je servi dans ta vie de Marie Calloway, en moins dramatique). Avec ses longs plans larges et nets, Arnow adopte une forme de retenue distanciée qui convient bien à ces petites vignettes comiques et malaisantes. C’est un peu comme si on avait retiré les trois quarts des dialogues d’un film mumblecore : au lieu de voir une Frances Ha (ou même Lena Dunham dans Girls) débiter des répliques sur son mal-être ou ses lubies, les personnages d’Arnow se taisent – ils n’ont rien pour remplir le vide de leur existence. Cet improbable objet, légèrement inégal, s’avère par là déprimant, voire carrément sinistre. C’est dans un registre dépassant le simple cadre du cringe que le film impressionne : les situations plus ou moins sordides s’étirent sans que jamais un véritable gag ne vienne rompre l’angoisse. Déjà autrice d’un film intitulé i hate myself : ), Joanna Arnow parvient de cette manière à faire éprouver la dépression de son personnage, se distinguant ainsi de la plupart des comédies juives new-yorkaises qui se cantonnent à la raconter. On rit alors à des endroits différents, d’ailleurs pas toujours drôles, comme pour tenir à distance l’abîme existentiel que creuse le film.

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