Joan of Arc de Hlynur Pálmason I © New Europe Film Sales
23e Festival du cinéma de Brive
  • 23e Festival du cinéma de Brive

  • Lieu : Brive-la-Gaillarde
  • Date : Du 20 au 25 avril 2026
  • Infos : https://festivalcinemabrive.fr/

Échapper à la contrainte


Échapper à la contrainte

Seul festival en France dédié au moyen-métrage, Les rencontres internationales de Brive célèbrent chaque année ce format hybride – entre trente et soixante minutes. Pour cette 23e édition, vingt-six films de tous horizons ont été retenus par Giulio Casadei et son équipe. Très éclectique, la sélection a toutefois laissé entrevoir un certain intérêt pour les films figurant une « résistance » contre les injustices sociales. Si cet esprit de révolte s’est surtout manifesté à un niveau narratif et par le choix des sujets, quelques titres sont néanmoins parvenus à emprunter des voies formelles singulières pour monter au front.

La projection de Sense of Water de Mohammad Rasoulof (en sa présence) a constitué l’un des temps forts de l’édition. Financé par le Displacement Film Fund, un fonds d’aide pour les cinéastes contraints au déplacement, ce film autobiographique tourné en Allemagne suit Ali, un écrivain iranien en exil qui rencontre des difficultés à apprendre la langue. Ali s’interroge sur son absence de sentiment lorsqu’il prononce en allemand un mot qui, à l’inverse, le touche profondément en farsi. Afin de mieux appréhender la langue germanique, il met sur pied avec Nazanin, sa nouvelle compagne bilingue, un dispositif pédagogique assez simple : sur une vitre du salon, ils collent des post-its sur lesquels sont écrits des mots en farsi avec en dessous leur traduction allemande. Les termes sont classés en une série d’émotions (par exemple, « responsabilité », « oublier » et « mémoire » sont regroupés dans une même colonne jaune). Ali entretient un rapport ambivalent à cet apprentissage : il désire apprendre l’allemand pour s’intégrer mais craint de trahir ainsi sa langue maternelle et ses racines. En questionnant de la sorte « la valeur émotionnelle » que revêtent les mots pour les personnes contraintes de fuir leur pays d’origine, Rasoulof explore de façon atypique les tiraillements de l’exil. Dommage que le caractère démonstratif de cette fiction minimaliste prenne le dessus dans la deuxième partie du film, dès lors qu’est évoquée l’exécution de détenus qu’Ali a côtoyés en prison. On pense en particulier à cette scène balourde où il tombe de son tapis de course dont il a poussé le curseur à fond, puis se relève blessé à la tête en marmonnant « executed ». Passé cet incident, le récit se focalise sur le dilemme moral du personnage (refaire sa vie en Allemagne ou retourner en Iran pour reprendre la lutte contre le régime ?). Cette pente didactique est particulièrement sensible lors du dénouement, qui tente de faire entrer toute la gravité de la situation dans un ultime échange assez peu subtil entre les amoureux.

Dans With Love and Rage (Prix Diffusion GNCR / Agence du Court), Bojina Panayotova nous plonge quant à elle dans les Women’s Pentagon Actions de novembre 1980, lorsque des milliers de femmes se réunirent autour de l’édifice américain pour réclamer l’égalité des droits sociaux et économiques, entre autres revendications environnementales et pacifistes. Par le montage complexe qu’il déploie à partir d’images d’archives télévisuelles et amateures, With Love and Rage ne restitue pas la simple histoire du mouvement, mais l’énergie et la créativité qui y ont circulé. La cinéaste substitue ainsi à la voix-off attendue une narration à la première personne qui s’écrit entre les images, par l’entremise de cartons sur fond noir. L’intérêt du procédé, en plus de faire respirer ce film bouillonnant, tient à sa manière de libérer la bande-son du poids du commentaire. Panayotova compose un patchwork sonore bigarré qui oscille entre nappes, enregistrements de l’action, prises de parole, conférences et chants féministes (elle s’autorise d’ailleurs à rassembler des extraits au-delà de 1980). De sororité, il est également question dans le tendre Solo Female d’Astrid Söderberg, qui filme les coulisses d’un « OnlyFans Gathering » – week-end où des créatrices se rassemblent dans une maison pour produire du contenu adulte à destination de leurs abonnés. Le film se concentre sur l’aspect ultra-compétitif de cet univers en plein essor : par l’organisation de l’espace (les chambres séparées) et une série de situations, la maison devient le théâtre d’une rivalité grandissante entre les personnages. Une spirale de concurrence que ces femmes, travailleuses précaires du numérique, parviennent malgré tout à rompre en s’épaulant les unes les autres.

S’évader tant qu’on est jeunes

Cette année, la jeunesse était à l’honneur dans presque toutes les séances de la compétition. Si elle incarnait souvent l’esprit de lutte mentionné plus haut, certains films se sont toutefois démarqués en figurant de jeunes gens qui, plutôt que de se battre, préfèrent fuir une réalité trop contraignante. C’est le cas d’Un ciel si bas (Prix du Jury Jeunes de la Corrèze) de Joachim Michaux, qui fait le portrait, au moment de la chute du mur de Berlin, de jeunes adeptes de la New Beat – un genre de musique électronique né en Belgique à la fin des années 1980. Michaux cède certes un peu à la facilité en recourant à la pellicule 16 mm en noir et blanc, qui confère à ses images une esthétique branchée et underground proche d’un vidéoclip. Un ciel si bas parvient néanmoins à saisir quelque chose de la quête d’évasion figurée par l’idée même de « transe ». Le film s’enfonce à mi-parcours dans une boîte de nuit bruxelloise et capture alors une déambulation de plusieurs minutes dans la fosse, parmi la foule des danseurs : de longues prises contemplatives les enregistrent chacun dans leur bulle, les flashs répétés des stroboscopes les figeant de façon assez fascinante dans des positions chaque fois différentes. Michaux embrasse ici la dimension équivoque de la fête, a fortiori lorsqu’il s’agit de musique électronique : ouvre-t-elle sur un isolement des individus comme le film nous le suggère ? Ou permet-elle au contraire de faire corps, de se rassembler pour s’abstraire des angoisses collectives ? C’est à cette ambivalence teintée de mélancolie qu’Un ciel si bas doit sa beauté.

L’évasion transcende encore le quotidien dans Joan of Arc de Hlynur Pálmason. Sur le littoral islandais, trois frères et sœurs construisent au milieu d’une nature hostile un épouvantail chevaleresque, pour lui décocher ensuite une myriade de flèches et de coups d’épée. Le cinéaste réemploie ici des prises de vues déjà aperçues dans L’Amour qu’il nous reste, son dernier long-métrage. Mais si les images de l’objet malmené y surgissaient par bribes (pour marquer entre autres le passage des saisons), elles constituent ici l’intégralité de Joan of Arc, qui dure une heure. Les visions de l’épouvantail frappé par les enfants et les éléments (soleil, pluie, neige et gel) ressurgissent par le biais de plans plus longs, mais aussi de rushes inédits, comme prélevés d’un projet à deux têtes. En filmant par plans fixes, toujours sous le même angle, les saisons qui défilent via des jump cuts autour du pantin, Pálmason poursuit son exploration des cycles de la nature et des fluctuations de la lumière. Découpé en tableaux organiques, le film accueille merveilleusement la singularité du paysage et sa matière sonore – à l’instar du bruit, fugace et musical, d’un cheval se frottant énergiquement le dos sur la terre humide. Ni documentaire, ni tout à fait fiction, à la fois écrit et ouvert à l’inattendu, Joan of Arc était le plus beau film de cette édition.

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