Mur murs / Documenteur
Mur murs / Documenteur
    • Mur murs / Documenteur
    • France
    •  - 
    • 1980 / 1981
  • Réalisation : Agnès Varda
  • Image : Bernard Auroux / Nurith Aviv
  • Son : Lee Alexander / Lee Alexander, Jim Thornton
  • Montage : Sabine Mamou
  • Musique : - / Georges Delerue
  • Production : Ciné-Tamaris
  • Interprétation : Juliet Berto (la visiteuse dans Mur, murs)
    (Documenteur :) Sabine Mamou, Mathieu Demy, Tom Taplin, Gary Feldman, Charles Southwood, Lisa Blok-Linson, Tina Odom
  • Murals (Mur, murs) : Terry Schoonhoven, John Wehrle, Arthur Mortimer, Jane Golden, Kent Twichell, Richard Wyatt, Willie Herron, Harry Gamboa, Arno Jordan, Judy Baca, Cat Felix, Henderson, Gronk
  • Distributeur : Ciné-Tamaris
  • Date de sortie : 30 juillet 2014
  • Durée : 1h20 / 1h03

Mur murs / Documenteur

réalisé par Agnès Varda

La « rétrospective californienne » de quelques films tournés par Agnès Varda entre 1967 et 1980 propose cinq œuvres très différentes : courts, moyens et long métrages, circonstances, conditions de production ou de distribution et même périodes de réalisation… rien ne rapproche véritablement ces films hormis un « lieu commun », si l’on peut dire : la Californie. Parmi ces cinq films, un diptyque se distinguait toutefois en salles à sa sortie en 1982 : Mur murs et Documenteur étaient projetés en une seule séance, séparés par un écran noir. On peut regretter que la proximité entre ces deux films – d’aucuns ont même parlé de « gémellité » ou de « films gigognes » – ne soit plus d’actualité trente ans plus tard. Le lien ténu qui unit les deux œuvres, à la fois proches et lointaines, n’a certes rien d’évident à première vue : Mur murs est une plongée documentaire dans les faubourgs de Los Angeles, Documenteur une fiction intimiste sur la douleur de la séparation. C’est un lien sensible qui ne tient ni de la démonstration ni de la coquetterie, mais qui fait la singularité de cette curieuse « proposition », comme on dirait aujourd’hui : faire naître une fiction sentimentale d’une promenade documentaire. Mur murs, Documenteur, faux-jumeaux nés de l’imagination d’une cinéaste depuis toujours coupée en deux entre fiction et cinéma-documentaire, invitent à une belle réflexion sur l’intime et son lieu – un lieu morcelé, éclaté, peut-être même introuvable.

L’une ment, l’autre pas

Agnès Varda a relaté en 1987 la genèse de Documenteur : « Pendant que nous montions Mur murs, Sabine Mamou et moi, je parlais déjà de Documenteur. Assise près de la table de montage, j’essayais à voix haute une phrase du texte de cette “femme-là”, ou je décrivais une image. Sabine écoutait, tout en travaillant, je sentais qu’elle souhaitait que j’en revienne aux murals. Plus tard, à Noël, elle m’a offert un petit cahier d’écolier. Elle y avait recopié à la main les phrases, les bouts de phrases, tout ce que j’essayais à voix haute depuis des mois… quand je parlais “out of the blue” comme on dit là-bas. Ce cahier de devoirs a été la base de mon travail sur Documenteur et Sabine a été la première témoin et complice. Plus tard elle est devenue une possible Émilie. »[1]Revue belge du cinéma, n°20, été 1987. C’est dire la gémellité en effet de ces deux films, Mur murs, documentaire sur les fresques (les « murals ») de Los Angeles, et Documenteur, fiction intimiste sur l’errance, la quête d’un « chez soi » introuvable pour une Française à Los Angeles (« Émilie », incarnée à l’écran par la monteuse Sabine Mamou), et film sur la séparation. Or point de séparation entre les deux films, mais au contraire le fil rouge d’un premier plan, dans Documenteur, où Émilie (Sabine Mamou) et Martin (Mathieu Demy) jouent au ballon, petite scène de complicité et de tendresse entre une mère et son fils, devant la fresque murale qui clôt Mur murs. Au-delà de ce fil rouge manifeste, c’est aussi un jeu de voix qui articule les liens entre Mur, murs et Documenteur – voix « in » et « off », entre le visible et l’invisible : celle de la cinéaste qui invente le film de fiction pendant le montage du documentaire, puis, dans Documenteur, celle d’une actrice absente à l’écran mais présente par la singularité de sa voix, reconnaissable entre toutes : Delphine Seyrig est dans Documenteur la comédienne qui doit prêter sa voix, justement, pour le commentaire off « d’un documentaire sur les murals de Los Angeles ». Au passage, une voix qui porte, qui transporte avec elle tous les grands rôles qu’elle a tenus dans quelques grands films de ces années-là : la poignance ampoulée d’India Song (1975), et le mutisme choc de Jeanne Dielman (1976) – l’histoire d’une femme seule avec son enfant, déjà, comme l’Emilie de Documenteur.

La voix des autres

« Mural, ça veut dire j’existe et je laisse un signe qui me désigne » : Mur murs est le regard d’une étrangère qui, la première, s’arrête devant les œuvres éphémères qui sont partour sur les murs de la ville, et donne leur existence non seulement aux artistes (pour certains, ils ne sont pas des anonymes), mais à la foule dont ils expriment les peurs, les fantasmes ou les bonheurs… tout fait signe pour Varda, qui a érigé l’art de la promenade en art poétique. Mais c’est l’envers du décor qui intéresse Varda et sa « visiteuse » de Mur murs (mutique et quasi invisible, Juliet Berto n’est manifestement pas là pour jour la comédie…) : non la « ville du cinéma » mais la ville des déclassés, de la racaille – latina ou autre. Les murals, avant les patates en forme de cœur des Glaneurs et la glaneuse, sont le prétexte visuel pour entendre enfin, en paroles et en chansons, la voix de ces habitants oubliés de Los Angeles (comment les appelle-t-on d’ailleurs ?). Mur murs, « cantique de la racaille », est un film assourdissant des multiples voix oubliées qui habitent cet autre versant de Los Angeles, le versant où les gens ne sont pas connus, l’envers de Hollywood. Ce même versant qu’arpente Émilie, l’assistante d’une actrice française, et son jeune fils Martin dans Documenteur.

L’étrangère

C’est un peu comme si à la représentation d’une ville morcelée, dont les nombreuses fresques murales marquent les différents territoires étrangers les uns aux autres, les multiples séparations, Documenteur répondait par l’intériorité d’une femme dont le drame est d’être séparée des siens – de son compagnon en premier lieu. Dans un très belle entrée en matière qu’on dirait tirée de Sans soleil (qui sortira en salles deux ans après Mur murs), Émilie et son fils sont parmi la foule des étrangers dont la caméra scrute les visages muets sur le pont d’un ferry en rade de Venice. Parmi eux, l’Émilie de Documenteur est l’étrangère, celle qui intériorise le regard de la cinéaste de Mur murs : on est toujours l’étranger de l’autre, dans le film documentaire où les étrangers se succèdent et dans cette fiction sentimentale et poignante, où l’émotion prend la place de la représentation, où l’intérieur exprime l’extérieur. C’est la grande réussite de Documenteur, qui parvient à réconcilier l’inspiration de Cléo de 5 à 7 et du Bonheur avec celle de la documentariste, présente et à venir.

Notes   [ + ]

1.Revue belge du cinéma, n°20, été 1987.
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