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Smashing Machine

Smashing Machine

de Benny Safdie

  • Smashing Machine
  • (The Smashing Machine)

  • États-Unis2025
  • Réalisation : Benny Safdie
  • Scénario : Benny Safdie
  • Image : Maceo Bishop
  • Décors : James Chinlund
  • Costumes : Heidi Bivens
  • Musique : Nala Sinephro
  • Producteur(s) : Benny Safdie, Eli Bush, Beau Flynn, Dany Garcia, Hiram Garcia, Dwayne Johnson, David Koplan
  • Production : A24, Flynn Picture Company, Magnetic Fields Entertainment, Out for the Count, Seven Bucks Productions
  • Interprétation : Dwayne Johnson (Mark Kerr), Emily Blunt (Dawn Staples), Ryan Bader (Mark Coleman)...
  • Distributeur : Zinc Film
  • Date de sortie : 29 octobre 2025
  • Durée : 2h04

Smashing Machine

de Benny Safdie

Ni diamant, ni brut(e)


Ni diamant, ni brut(e)

Étonnante trajectoire que celle des frères Safdie, passés en dix ans des marges du cinéma indé aux honneurs des Oscars, et qui ont désormais décidé, pour acter leur séparation (même si Josh signait déjà seul, en 2009, The Pleasure of Being Robbed), de réaliser chacun de leur côté le portrait d’un sportif. Premier à entrer sur le ring : Benny Safdie, le plus jeune, avec un biopic de Mark Kerr, ancien champion de lutte et pionnier dans le champ des arts martiaux mixtes. Le film commence au firmament de la gloire du golgoth, juste à l’orée de son déclin. On ne le sait toutefois pas encore : le scénario s’articule autour d’un « fall and rise » trompeur et ménage la possibilité qu’il ne s’agisse que d’un creux dans sa carrière avant l’avènement d’un comeback triomphant. En somme, Safdie entend prendre à revers la dynamique classique du film sportif, ou du moins triturer ce qui s’apparente à un programme narratif balisé. Le choix de reconstituer la vie de Kerr s’inscrit dans cette perspective : Dwayne Johnson prête sa silhouette musculeuse à un étrange personnage dont la stature imposante tranche avec le calme méthodique, les propos articulés et la politesse presque guindée. On retrouve la même alliance de contraires dans l’allure des lutteurs de MMA, que Safdie dépeint à la fois comme des parangons de virilité et des bambins aux corps démesurés ; serti de sa ceinture dorée, le vainqueur du tournoi final semble même porter une gigantesque couche-culotte.

Mais si le film possède assurément un cadre narratif et un personnage, il lui manque l’essentiel : un metteur en scène et un regard singulier pour transcender cette histoire de retour impossible. Dans ses déclinaisons les plus académiques, le genre du biopic a souvent pour défaut de reposer avant tout sur une hypothèse : le passage de « l’histoire vraie » à la fiction implique de proposer une grille de lecture donnant sa légitimité à l’horizon de la reconstitution. Or celle de Safdie sur Kerr est la plus générique que l’on puisse imaginer. Le film s’attelle à montrer que l’inflexion des performances physiques de l’athlète est indexée sur les soubresauts de sa vie privée, entre une relation toxique avec sa fiancée et une addiction pour les analgésiques. On retrouve bien, comme dans les précédents films des Safdie, un goût des atmosphères vaporeuses et un vernis musical reconnaissable entre mille (belle bande-son mi-jazz, mi-électro de Nala Sinephro, qui apparaît d’ailleurs dans le film pour jouer une variation à la harpe de « The Star-Spangled Banner »), mais qui pèsent peu face aux automatismes formels dont fourmille la mise en scène.

Un exemple parmi d’autres : dans une séquence, on voit Kerr se remettre en forme en vue d’un tournoi japonais. Un plan sur lui en train de monter des escaliers ; un plan sur une corde à sauter ; un plan sur le combattant épuisé sur le sol de sa salle de sport… C’est la caricature par excellence du montage par épisodes, une réactualisation de celui de Rocky, mais en plus haché (dans le film de 1976, on voyait au moins un peu la ville de Philadelphie et le corps de Stallone) et réduit à sa dimension la plus fonctionnelle. Il en va de même pour les scènes d’affrontements, qui passent d’ailleurs à côté de l’enjeu théoriquement le plus passionnant du film. Au début du récit, Kerr explique au détour d’un passage chez le docteur que la discipline dans laquelle il concourt fait s’opposer des registres de combats différents – boxe, lutte, karaté. Cette hybridité sera très peu creusée par la mise en scène de Safdie, qui cherche plutôt à tirer des affrontements une pure impression de brutalité et une proximité physique avec son personnage. L’aspiration à coller à une intériorité n’est pas nouvelle dans les films du tandem. On se souvient que dans Uncut Gems, la caméra transitait d’une mine africaine au cœur d’un joyau dont les miroitements évoquaient des visions cosmiques, avant de naviguer dans le corps du magouilleur joué par Adam Sandler, sédaté pour mener à bien une coloscopie. L’ambition de cette traversée tranche avec la stratégie d’embranchement plus convenue de Smashing Machine qui, au cœur de la débâcle de Kerr, glisse des flashbacks des moments récents les plus significatifs vécus par le personnage pour « entrer en lui ». On attendra pour la forme Marty Supreme avant de rendre un verdict définitif, mais le duel qui oppose les deux frangins tourne déjà en faveur de l’aîné.

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