Une question de vie ou de mort
Une question de vie ou de mort
    • Une question de vie ou de mort
    • (A Matter of Life and Death)
    • Royaume-Uni
    •  - 
    • 1946
  • Réalisation : Michael Powell, Emeric Pressburger
  • Scénario : Michael Powell, Emeric Pressburger
  • Image : Jack Cardiff
  • Montage : Reginald Mills
  • Musique : Allan Gray
  • Producteur(s) : Michael Powell, Emeric Pressburger
  • Production : The Archers
  • Interprétation : David Niven (Peter Carter), Kim Hunter (June), Kathleen Byron (la responsable du bureau des morts), Roger Livesey (Dr Reeves), Marius Goring (le conducteur 71)...
  • Distributeur : Carlotta Films
  • Date de sortie : 11 décembre 2013
  • Durée : 1h44

Une question de vie ou de mort

A Matter of Life and Death

1946. La Seconde Guerre mondiale est encore proche. C’est l’époque de l’imaginaire roi dans les productions Archers (Je sais où je vais, Colonel Blimp, Le Narcisse noir…). Entre ceux-là, Une question de vie ou de mort se distingue : comme pour A Canterbury Tale, le propos « véritable » du film est dissimulé. Dans le cas qui nous occupe, c’est sous l’apparence d’un badinage aussi inconséquent que solennel.

On badine avec l’amour si on veut

Badin, Une question de vie ou de mort l’est certainement : alors qu’elle officie en tant que radio de guerre, June entre en contact avec Peter. Celui-ci est un aviateur, coincé dans son avion en flamme sans parachute. Il va mourir, il le sait. « Je pourrais tomber amoureux d’une voix comme la vôtre, » dit-il à June. Elle aussi, l’assure-t-elle, elle aussi. Cela tombe bien, dans ce cas, que, après la chute de son avion, Peter survive, inexplicablement indemne. Cela tombe bien qu’il croise le chemin de June à peine quelques minutes après. Tout va pour le mieux, jusqu’à ce que la bureaucratie post-mortem se rende compte de la méprise : Peter est censé être mort. Mais l’amour est intervenu entre temps…

Le spectateur d’aujourd’hui, saturé de cohérence, de lien logique et de prologues explicatifs, hausse le sourcil : qu’en était-il de celui de 1946 ? Il y a fort à parier que même les plus indulgents spectateur de L’Aventure de Mme Muir ou du Portrait de Jennie ressentirait le même désarroi. Tout cela n’est-il pas trop facile ?

La fabrique du rêve

Powell et Pressburger sont maîtres chez eux : Une question de vie ou de mort est l’occasion pour eux de déployer un imaginaire au lyrisme inégalé dans leur filmographie. Le film crée plusieurs univers : un au-delà géométrique, colossal, sorte de bureaucratie œcuménique à l’esthétique au noir et blanc formidable. Dans le monde des vivants, une Angleterre de clocher fait écho : chaleureuse et familière, elle s’épanouit dans des tons Technicolor, malicieusement soulignés par la célèbre ligne de l’ange interprété par Marius Goring lorsqu’il débarque sur terre : « on nous affame de Technicolor, là-haut… ». Dans tout cela, le duo s’éloigne sciemment, fermement, du réel, vers un monde où toute chose est sublime : l’amitié, l’amour, le don de soi, le respect de l’autre… toutes ces valeurs que la séquence du procès céleste semble placer au centre du film. Mais, là encore, il n’en est rien.

La fin de la peur

Malgré l’insistance écrasante avec laquelle Powell et Pressburger orchestrent cette scène de procès, le « propos dissimulé » n’est pas de célébrer les liens de fraternité qui unissent l’ancien et le nouveau monde, particulièrement l’Angleterre et les États-Unis. Il s’agit d’affirmer la puissance émotionnelle du cinéma. Tout Une question de vie ou de mort est outré, grandiose, romantique : Powell et Pressburger tentent de réenchanter le monde, de lui insuffler la couleur que la Seconde Guerre mondiale a oblitérée – en Technicolor, de préférence. À la médiocrité gentille d’un quelconque feel good movie, Powell et Pressburger opposent un savoir-faire de saltimbanques, de magiciens. À la photographie, Jack Cardiff collabore pour la première fois avec eux. La qualité graphique est somptueuse, plus ouatée et rêveuse que la beauté précise orchestrée par Erwin Hillier dans Je sais où je vais et A Canterbury Tale.

Toute la spécificité du film tient à la réplique de Marius Goring évoquée plus haut. D’un ton badin, forcément, il livre la clé intime du film. Powell et Pressburger acceptent la mise à distance du spectateur, le signe de tête qui lui est adressé : on est au cinéma, on sait. Une mise à distance que nul autre film du duo, même les plus théâtraux, n’a jamais opéré, qui est également renforcée par la séquence introductive du psychiatre interprété par Roger Livesey, observant le monde à travers un dispositif optique rappelant furieusement une caméra… On pourra certes reprocher au film l’empressement avec lequel les liens sociaux se résolvent (quand c’est tout le sel de Colonel Blimp et de Je sais où je vais) et son emphase perpétuelle. Mais est-ce bien nécessaire ? Cet hymne à la puissance narrative et émotionnelle du cinéma sonne comme une tentative au lyrisme candide, presque enfantin, de vouloir encore croire en l’homme. En 1946, c’était, à n’en pas douter, une question de vie ou de mort.

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