Au sein du catalogue de Pixar, Vice Versa était le film qui se prédisposait à la fois le plus et le moins à devenir une franchise. Côté plus : par sa manière de figurer l’enfance comme une fausse route de briques jaunes, menant moins à un « somewhere over the rainbow » qu’à un continent de mélancolie, Vice Versa s’affirmait probablement comme le Pixar récent le plus proche de Toy Story. Dans les deux films, il s’agissait de sonder, sous la surface d’un récit candide, la menace d’une évaporation (littérale dans Vice Versa, avec la disparition de Bing Bong, l’ami imaginaire de Riley, la petite fille au centre du récit) à laquelle il fallait se résoudre avec un pincement au cœur. Accepter la part de tristesse en chacun, renoncer à la joie immaculée : telle était la voie à suivre pour sortir en douceur, mais avec tout de même quelques égratignures, de ce pays d’Oz que l’on appelle l’innocence. Bel horizon, d’autant plus que le cadre narratif de Vice Versa est en principe taillé pour suivre un projet à la Doinel – on pourrait imaginer autant de films que d’étapes dans l’existence de Riley, de son admission à la fac à la naissance de ses propres enfants. Côté moins, toutefois : est-ce que le premier film n’était pas allé au bout du concept ? Qu’est-ce qu’une suite pouvait ajouter, sans tomber dans la redite ?
C’est tout le problème de Vice Versa 2, qui fait coïncider l’entrée de Riley dans la puberté avec l’apparition de nouvelles émotions – Anxiété, Embarras, Envie et Ennui. Nouveau chambardement, nouvelle tempête sous un crâne, mais même programme narratif : le film rejoue une trame assez similaire à celle du premier film, entre la mise en crise d’un système jusqu’ici parfaitement huilé, l’exploration des recoins du cortex de la jeune fille et la réconciliation de sentiments originellement contradictoires. Le cerveau de Riley s’apparente toujours à une sorte d’usine ou de chantier, avec les limites qu’un tel imaginaire induit, mais le désir d’explorer les potentialités de cet infra-espace paraît ici tari. Même les émotions adolescentes, attraction de ce deuxième volet, relèvent quelque part de l’habillage – Anxiété se révèle comme le double torturé de Joie, quand Embarras reprend vaguement le costume de Tristesse dans le film précédent. C’est là que se joue la différence fondamentale avec Vice Versa, qui faisait d’un chapitre de la vie d’une petite fille la matrice d’une aventure figurative. Si la suite décalque cette formule, elle en oublie presque la dynamique : l’événement scénaristique (hier un déménagement, aujourd’hui un stage de hockey sur glace qui pourrait donner le la des futures années lycéennes de Riley) servait avant tout de carburant au déploiement d’un monde interne fantasmatique où cohabitaient un cartoon et un véritable mélo.
Or, le moment décisif que connaît ici Riley passe en l’occurrence plus nettement au premier plan ; les turbulences qui chamboulent son cerveau deviennent la caisse de résonance d’un récit adolescent convenu, qui s’accompagne par ailleurs d’un recalibrage du propos que le film adresse à son jeune public. Au cap de Vice Versa – prendre conscience que la vie se nimbe irrémédiablement de tristesse – se substitue un nouveau programme d’apprentissage beaucoup moins emballant. Joie et ses amis découvriront que l’important n’est pas que Riley se sente une bonne personne ou qu’elle aspire à devenir la meilleure version d’elle-même, mais qu’elle accepte d’être comme elle est, avec toutes ses imperfections. Ce crédo, que l’on croirait tiré d’un manuel de développement personnel, dit bien le rétrécissement qu’opère Vice Versa 2, qui se recoupe malheureusement avec un autre : Pixar semble avoir remisé, à l’image des souvenirs oubliés de Riley, ses ambitions d’antan au fond d’un hangar.