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What Did Jack Do ?

What Did Jack Do ?

de David Lynch

  • What Did Jack Do ?

  • États-Unis2017
  • Réalisation : David Lynch
  • Scénario : David Lynch
  • Image : Scott Ressler
  • Son : David Lynch et Dean Hurley
  • Montage : David Lynch
  • Musique : David Lynch et Dean Hurley
  • Producteur(s) : Sabrina S. Sutherland
  • Interprétation : David Lynch (le détective), Jack Cruz (lui-même), Emily Stofle (la serveuse), Tootatobon (elle-même)
  • Date de sortie VOD : 20 janvier 2020
  • Durée : 17 minutes

What Did Jack Do ?

de David Lynch

Une sale histoire


Une sale histoire

What Did Jack Do ? met en scène un interrogatoire entre Jack (un singe) et un inspecteur de police (David Lynch) dans le café d’une gare inconnue. Filmé en noir et blanc, le film repose sur un dispositif minimal, mais n’en suit pas moins un fil précis qui, comme souvent chez Lynch, creuse une brèche laissant entrevoir le double-fond inhérent des choses – ici un meurtre motivé par l’amour fou que Jack voue à sa bien-aimée, Toototabon, une charmante poule blanche. Dans un échange absurde, le singe, d’abord réfractaire à l’idée de répondre aux questions de l’enquêteur, confesse pourtant entre deux jeux de mots et rebuffades le sentiment à l’origine de « ce qu’il a fait » : « The wonder was in my heart, but you wouldn’t understand something like that ». Avant que « l’émerveillement » n’inonde l’écran dans un très beau dénouement, il faudra d’abord que le film ébranle la frontière sur laquelle il repose. Frontière du champ-contrechamp, bien sûr, moteur quasi-unique de la découpe, mais aussi frontière du noir et blanc, qui scinde le monde en deux nuances chromatiques. Plus encore, le film tire de l’étrange décalage entre la netteté de la HD et la patine qui mime l’usure d’une pellicule l’impression qu’un filtre voile l’écran, impression par ailleurs redoublée par la légère pulsation du noir et blanc – sous la surface de l’image, quelque chose bouge, prêt à jaillir.

Cette faille se donne à voir en premier lieu par ce singe dont le visage est affublé d’une bouche absurde (et dont la voix, on le devine, appartient probablement à Lynch[1]Le générique ne crédite toutefois que le singe lui-même, y compris pour la chanson.). L’idée, qui peut paraître de prime abord superficiellement loufoque, se révèle finalement troublante, tant les grands yeux alertes de l’animal disent tout autre chose que les répliques de film noir débitées par sa bouche monstrueuse : une forme de crainte et d’innocence qui finiront, lorsque Jack confessera son amour pour Toototabon, par contaminer le regard du policier face à lui. C’est par une légère variation d’échelle du cadre, resserré sur le visage de Lynch et accompagnant une révélation, que la résistance du singe vacille. S’entame alors le récit d’une ivresse amoureuse, qui culmine dans une chanson typiquement lynchienne, où des faisceaux lumineux viennent éblouir l’écran et dynamiter la raideur apparente de la découpe. La parenthèse merveilleuse et chantée ouvre toutefois sur une scène de cauchemar, avec l’apparition de la poule aimée, dont la vision arrache un cri d’effroi au singe, qui s’élance hors champ dans un couloir lumineux pour la rejoindre. Un nouveau changement très discret s’opère alors et pointe la finesse d’une mise en scène articulée autour de légères oscillations : en suivant le suspect pour procéder à son arrestation, l’enquêteur bouche l’horizon lumineux du passage, désormais voilé par son ombre. Ombre et lumière chez Lynch sont deux faces d’une même pièce : il aura fallu que Jack fasse vibrer sa lumière intérieure pour contempler, horrifié, la part sombre de son amour. Sous les ors d’une blague potache et surréaliste, la beauté noire du cinéma de Lynch, même teintée de drôlerie, renferme un abîme. « My, Love ! My Love !» : telle est la complainte amoureuse et désespérée, moins cocasse que bouleversante, qui accompagne la cavalcade de Jack vers les ténèbres.

Notes

Notes
1 Le générique ne crédite toutefois que le singe lui-même, y compris pour la chanson.

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