Depuis Démineurs, le cinéma de Kathryn Bigelow s’est branché sur l’histoire récente des États-Unis (même Detroit, retraçant les émeutes de juillet 1967, commentait par la bande l’émergence du mouvement Black Lives Matter) pour livrer des fictions empruntant à l’esthétique du reportage une nervosité et un sentiment d’urgence. Si A House of Dynamite semble dans un premier temps s’inscrire naturellement dans cette veine, il constitue pour autant à l’échelle de sa filmographie une petite rupture, ou du moins une rupture à moitié assumée (c’est la limite du film, j’y reviendrai). La cinéaste dépeint trois fois une même crise diplomatique et militaire d’importance majeure : un missile nucléaire de provenance indéterminée (on sait juste qu’il est parti du Pacifique, sans savoir si la Corée du Nord, la Chine ou le Kremlin sont derrière l’attaque) s’élance vers une grande ville des États-Unis, tandis que les différentes strates de la défense américaine tentent de cerner et de contrer la menace qui s’affirme inexorablement seconde après seconde. L’intrigue est fictive, mais elle s’appuie sur le contexte géopolitique d’aujourd’hui, entre la mention d’une Russie embourbée dans un conflit qui lui vaut des sanctions diplomatiques et la question de l’isolement de Pyongyang sur la scène internationale. Et de loin, on pourrait croire l’affaire simple : Bigelow réactualiserait le scénario de Point Limite de Sidney Lumet dans une époque où la Guerre froide a laissé place à une fragmentation des rapports de force géopolitiques et à plusieurs foyers d’embrasement – dessinant un monde semblable à une « maison de dynamite », pour reprendre le titre. Cette lecture, le film y invite et distille même des signes qui tendent à la corroborer : dans les plis du thriller qui se met en place, des raccords sur une statue de Lincoln, des portraits de présidents (Obama, Eisenhower), ou des visions du drapeau états-unien nourrissent l’idée que l’on assisterait à un « film sur l’Amérique », pour reprendre une antienne usée jusqu’à la corde. Dans cette perspective, ce que montrerait Bigelow, c’est l’extrême vulnérabilité non seulement des États-Unis, mis à genoux en moins d’une heure, mais aussi de l’équilibre des rapports de force internationaux, l’ordre global garanti par la dissuasion nucléaire apparaissant ici comme un leurre, voire comme un danger mortel au sein d’un monde dans lequel la raison n’est plus le pilier premier.
C’est tout ? Oui, si l’on tient à une approche purement thématique, et il est à peu près certain que l’on reprochera ce manque de complexité à Bigelow, qui n’en est pas à sa première polémique sur le terrain de l’inconséquence politique – on se souvient des débats liés à la représentation de la torture dans Zero Dark Thirty ou du sadisme policier dans une séquence centrale de Detroit. Si l’on chausse ces lunettes, A House of Dynamite est assurément trop flou, trop le nez dans sa dynamique de thriller effréné, puisque le scénario ne cesse de repartir, après chaque longueur, au début de sa course en apnée. Heureusement, le film est bien plus intéressant que ce que laisse entrevoir cette première couche interprétative, qui ne prend pas en compte la spécificité la plus importante du récit : sa partition en trois segments répétant exactement la même dynamique narrative, de son point A (l’apparition d’un projectile) à son point B (l’imminence de l’impact et la réponse militaire qu’envisage le président des États-Unis). À Venise, où le film était projeté en compétition, il a beaucoup été dit que A House of Dynamite démarrait sur les chapeaux de roue et que sa première partie, focalisée sur le personnage de Rebecca Ferguson, qui supervise les événements dans une salle de crise, faisait de l’ombre aux suivantes. C’est bien mal comprendre le film que de vouloir faire de sa structure un élément annexe, voire un défaut de construction : tout le projet de Bigelow repose précisément sur elle. Ce principe de « rejeu », au-delà de son intérêt dramaturgique (par la manière dont il télescope des points de vue), relève d’une opération conjointe de condensation narrative et de fragmentation. Condensation, car « l’action » de ce film d’action n’est en vérité qu’une arabesque sur un tableau de contrôle : une courbe dont la progression est ponctuée de tentatives d’endiguer sa course (sous la forme de triangles jaunes et rouges), de discussions pour comprendre exactement ce qui est à l’œuvre ici, et d’hésitations sur la marche à suivre pour désamorcer l’explosion prévue. Fragmentation, car en répétant deux fois cette dynamique, Bigelow procède à une exploration tentaculaire des services américains, moins pour faire son Rashōmon que pour multiplier les niveaux de vitesse et les oscillations rythmiques. On pourrait croire que cette manière de « déplier » permet d’accoucher d’une vision plus claire. Il n’en est rien : à l’issue du film, on n’en saura pas davantage sur l’origine du tir, les conséquences de l’attaque, ni même sur les dysfonctionnements potentiels ou les opérations de sabotage qui auront conduit à la catastrophe. Cette indécision frappe d’autant plus au regard de la méticulosité avec laquelle Bigelow dépeint les rouages de Washington : assurément, elle est volontaire.
House of dynamique
C’est là que A House of Dynamite, sous ses allures de super série B (et dans les faits, il en est bien une), devient assez passionnant. Pourquoi Bigelow s’intéresse-t-elle tant dans ses films à la chose militaire et administrative ? Pourquoi ressent-elle le besoin de tapisser l’écran de données, d’acronymes, d’enchaîner les embardées vers des pôles annexes du récit (une base militaire dans le Pacifique, une organisation gouvernementale chamboulée par une annonce d’évacuation, etc.) ? Parce que chez elle, l’hyper concret est la condition d’accès à un autre état qui est le véritable horizon de son cinéma frénétique : l’abstraction. La crise militaire est ici réduite à une stricte dynamique balistique, tandis que l’accumulation, voire la saturation d’informations, ne cesse d’éloigner le film des rivages de la parabole ancrée dans le présent. Tout est ramené à une forme de technicité illisible : grilles de conversations zoom où in et off se mélangent à mesure que la déflagration se précise (on entend vers la fin des bribes de conversations privées) ; classeur de stratégie militaire semblable à un « menu » composé de chiffres abscons et de couleurs ; accumulation de données statistiques, parfois pondues au doigt mouillé, etc. L’armée, c’est du protocole, de la bureaucratie, de la réglementation si poussée qu’elle en devient nébuleuse – ni le président, ni son secrétaire à la Défense n’y entendent quoi que ce soit. C’est aussi dans cette logique qu’il faut comprendre l’esthétique du film, qui repose sur un brassage continu de très courts plans finissant par tenir du vortex, comme si l’ensemble des personnages était aspiré par la dynamique cinétique du scénario. Ainsi des petits pas de côté en apparence convenus sur la vie privée des protagonistes, souvent réduits à un détail grossier – une photo, une figurine de dinosaure, une peluche qui tombe d’un casier dans un vestiaire militaire. Tous ces micro-éléments ne visent pas seulement à donner un semblant de consistance émotionnelle à la foule d’individus entraperçus, mais participent plutôt d’une mosaïque d’images prises dans la poussée mortifère du missile, dont la première véritable victime sera d’ailleurs un haut dignitaire aimanté par le vide, dans un plan de suicide d’une sécheresse remarquable (on ne voit qu’un corps tomber du cadre).
On commence à mieux saisir où veut en venir Bigelow : A House of Dynamite relève davantage de la boîte à rythmes que de l’exposé didactique sur les États-Unis et la cocotte-minute diplomatique qu’est devenu le monde contemporain. Si la cinéaste répète, ce n’est pas pour « creuser » un sujet, bien que la structure du scénario nous rapproche peu à peu du plus haut pôle décisionnel (le président des États-Unis, a.k.a. POTUS, présenté durant les trois quarts du film comme une voix fatiguée et un carré noir sur un écran), mais pour décliner les potentialités de tempo offertes par la simplicité élémentaire de sa situation. Et de fait, son film ausculte moins une situation en particulier qu’il n’envisage l’idée même de situation comme une unité métrique cinématographique ; le cadre choisi, bien qu’il véhicule une haute intensité dramatique (l’amorce de la Troisième Guerre mondiale), n’est qu’un carburant pour laisser libre cours à un art de la combinatoire où rien, ou presque, n’a d’incidence réelle – le supposé climax émotionnel où le Président partage ses angoisses avec son épouse est ainsi escamoté par les aléas du réseau téléphonique et n’ouvrira sur aucune révélation ou prise de décision. La « maison de dynamite » relève dès lors de l’édifice patiemment bâti sur une poudrière ou du cheval de Troie (cf. le dinosaure en plastique qui se retrouve dans la poche de Rebecca Ferguson) : il s’agit d’un faux film sur l’Amérique, et d’une vraie série B qui fait mine de parler du monde pour mieux travailler sa dynamique ondulatoire. Au fond, on n’est pas si loin de Point Break ; ce qui intéresse Bigelow, ce sont les vagues. Reste que si on accepte cette façon de voir le film, on peut considérer qu’il a le tort d’être encore un peu trop gras sur le plan émotionnel, de distiller encore un peu trop de signaux et de symboles liés à l’histoire Américaine, ou encore de se cantonner à un exercice de style (l’expression, souvent galvaudée, est pour le coup appropriée). Toutes ces réserves sont justes, mais n’effacent pas le brio de ce petit film diablement rusé, qui paraît de loin approcher avec minimalisme un sujet maximal, quand en pratique, il tire le maximum d’un dispositif minimal, pour déployer et redéployer un même mouvement.