Grass
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    Grass

    Pul-ip-deul

    réalisé par Hong Sang-soo

    Voilà quelques semaines que l’on quittait Kim Min-hee s’éloignant seule, sur la plage, dans le dernier plan de Seule sur la plage la nuit. Si on la retrouve au centre de ce court et percutant Grass (le film ne dure que 76 denses minutes), c’est moins, comme dans le précédent, parce qu’elle y serait le principe moteur du récit, le corps sur lequel viendrait se greffer le désir de fiction, que parce qu’elle y est véritablement au cœur d’un réseau d’échanges et de transactions – aussi bien matérielles que sentimentales –, sorte de centre de gravité narratif à partir duquel Hong Sang-soo tisse une histoire aussi échevelée que désarmante de simplicité.

    La jeune femme et les fantômes

    Kim Min-hee incarne ici une jeune femme quelque peu lunatique, dont on n’apprendra pas grand chose au cours du film, sinon qu’elle aime passer son temps dans les cafés pour écrire des fragments d’histoires et de dialogues sur son ordinateur. Hong Sang-soo, cependant, ne la fait pas apparaître d’emblée à l’écran, et c’est dans ce retard d’apparition que réside peut-être l’ambiguïté fondamentale du film ; sa duplicité narrative qui se déploiera avec une maestria remarquable dans les minutes suivantes. En fait, le premier plan de Grass ressemble au commencement à une illustration littérale de son titre : une série de pots remplis de terre, d’où sortent des pousses d’herbe – on se demandera ainsi pendant tout le film s’il ne s’agit pas de substances illicites –, pots qui reviendront d’ailleurs à la toute fin du générique, comme pour induire que c’est sur ce même terreau qu’aura poussé la fiction. Dans la scène suivante, une jeune femme, qui vient de débarquer d’on ne sait où avec un sac de randonneuse sur le dos, retrouve un jeune homme – un ancien amant – à l’intérieur d’un café. La conversation, au départ des plus anodines, vire rapidement au drame lorsqu’il est question d’une autre femme qui se serait suicidée à cause de cet homme. Les cris et les pleurs de la jeune femme au sac à dos remplacent bien vite les sourires et les mines convenus des minutes précédentes. On pense alors retrouver le ton plus mélancolique, plus sombre et désespéré – quelque part bergmanien – qui marquait le récent Le Jour d’après, également en noir et blanc.

    Or la tonalité de Grass s’avère en réalité beaucoup plus fluctuante, toujours à la lisière du drame et de la comédie, comme une étude de mœurs à la Rohmer qui manquerait à chaque instant de se transformer en petit théâtre de l’absurde. C’est par l’arrivée du personnage de Kim Min-hee que cette ambivalence prend chair : au milieu de ce premier couple d’une part, d’un autre couple assis à la terrasse du café d’autre part, la jeune femme, les yeux rivés à l’écran de son ordinateur, est visiblement en train d’écrire une fiction. Mais Hong Sang-soo parvient si bien à créer un sentiment de simultanéité (tous ces personnages cohabiteraient dans un même lieu, au même moment), qui se double néanmoins d’une impression d’incompossibilité entre les univers respectifs de chaque groupe de personnages, que l’on ne sait plus si Kim Min-hee écrit ses fictions à partir du réel qui se met en mouvement sous ses yeux, ou bien si celui-ci n’est qu’une émanation de son propre travail d’écrivain. Ce trouble est encore accentué par un mouvement latéral de la caméra vers la gauche qui, partant de Kim Min-hee, filmée de face, vient cadrer une autre table du café où sont assis deux personnages plus âgés, un homme et une femme, mais qui par leur physique et leur conversation rappellent de façon confondante le tout premier « couple » – comme si nous les voyions bien des années après, sortis d’une ellipse vertigineuse pratiquée dans le récit-cadre.

    À partir de là, Hong Sang-soo s’amuse à dédoubler scènes et éléments du plan – une scène en miroir à la première, où cette fois-ci une jeune femme se voit reprocher le suicide d’un jeune homme par un homme mûr sans visage ; une séance de photographie en pleine rue – pour vraisemblablement suggérer la formation d’une boucle créatrice parfaite, au sein de laquelle le spectateur serait bien en peine de distinguer l’artifice du naturel, la réalité de la fiction, la matière première du « produit fini » de l’écriture. En un mot : le réel de son double. En cela, la conclusion de Grass est particulièrement belle, parce qu’elle vient suggérer à demi-mot une réunion des vivants et des morts ; des êtres de chair et des êtres de papier. Alors qu’elle était jusque-là réticente à se joindre à eux, la jeune femme jouée par Kim Min-hee vient finalement s’installer à la même table que ces personnages auxiliaires dans une ambiance conviviale. Puis suit une série de clichés nous montrant le café – encore bien animé, quelques secondes auparavant – cette fois-ci vide. Et si Grass n’avait au fond été rien d’autre que la révélation – au sens photographique – de la vie cachée et fantomatique qui animait secrètement les quelques lieux parcourus par ces étranges personnages ?

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