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La Fracture

La Fracture

de Catherine Corsini

La Fracture

de Catherine Corsini

La radiographie


La radiographie

Lointainement inspiré par l’intrusion de Gilets jaunes à la Pitié-Salpêtrière (qualifiée à tort « d’attaque » par Christophe Castaner, alors Ministre de l’Intérieur), La Fracture se présente tout à la fois comme la première fiction revenant sur le mouvement protestataire qui a embrasé l’Hexagone pendant plusieurs mois, une plongée dans le milieu hospitalier (dont les difficultés ont été particulièrement mises en lumière par l’épidémie de Covid-19), et une radiographie de la société française à moins d’un an de ce grand raout qu’est l’élection présidentielle. La structure du récit, qui s’appuie sur une unité de temps (une nuit), de lieu (un service d’urgences), et une poignée de personnages plus ou moins représentatifs de l’ensemble des couches de la population, ambitionne d’aborder une somme de sujets de société contemporains assez divers (pêle-mêle : la montée de l’extrême-droite, l’explosion des violences policières, la crise que traverse le service public et plus particulièrement le secteur de la santé, les débats autour de la PMA et de la GPA, etc.). Mais cette exhaustivité ne se recoupe pas forcément avec une égalité des figures et des places qu’elles occupent dans la fiction, quand même bien Corsini veille bien, dans son montage, à alterner les points de vue et à donner la parole aux victimes les plus durement touchées par la crise.

Le point faible du film, au-delà de la manière parfois très schématique avec laquelle il ambitionne d’opérer une réconciliation du corps social (cf. ces scènes où les personnages de Pio Marmaï et de Valeria Bruni-Tedeschi, respectivement touchés à la jambe et au bras, s’entraident et dépassent par là leur handicap respectif), tient à l’espace que prennent Raf (Bruni-Tedeschi) et Julie (Marina Foïs), campant un couple où chacune joue une partition ultra attendue (l’une est fragile et exubérante, tandis que l’autre, plus responsable, fait peu ou prou tout le temps la gueule). Si, ici et là, la cinéaste pointe l’inconscient bourgeois qui les habite, la manière dont les deux femmes quittent le film, dans une fuite euphorique où elles emportent avec elles un bout de l’hôpital public (la chaise où est assise Raf), dit bien au fond la manière dont le scénario et le morceau de réel qu’il met en récit peuvent être parfois déconnectés : de cette nuit et des rencontres que Raf et Julie ont faites, elles n’auront finalement tiré aucun réel enseignement. Ce lapsus final est d’autant plus étonnant que Corsini, avec un soin parfois scolaire, s’efforce de nuancer son propos par l’entremise de petites vignettes (exemple : elle glisse une scène avec un « bon » flic, pour ne pas tomber dans une charge trop univoque contre les forces de l’ordre). Dans ce feuilleté qui ne cesse de passer d’un pôle à son contraire (le prolo et la bourgeoise, un nouveau-né et une femme âgée) émerge toutefois une scène réellement émouvante, lorsqu’une manifestante, qui n’a jusqu’alors cessé de minimiser sa douleur, évoque et revit le souvenir traumatique de l’abus qu’elle a subi. C’est seulement ici, et non dans le mélange entre chronique sociale et comédie, que le film réussit enfin à atteindre sa cible.

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