© Les Films Pelléas
Anatomie d’une chute

Anatomie d’une chute

de Justine Triet

Anatomie d’une chute

de Justine Triet

Faites entrer l'accusée


Faites entrer l'accusée

La Fille au bracelet, Saint Omer, Le Procès Goldman et maintenant Anatomie d’une chute (dont le titre fait écho à Autopsie d’un meurtre de Preminger) : le film de procès est décidément en train de devenir un genre très prisé au sein du cinéma français. En dépit des disparités entre ces différents titres, on y retrouve une série de qualités communes : rigueur de l’écriture, discrétion de la mise en abyme (sans avoir besoin de forcer le trait, le tribunal y apparaît toujours comme l’équivalent d’une scène théâtrale), ou encore multiplication des points de vue et des formes narratives – témoignages, interrogatoires, reconstitutions, présentations de documents visuels et sonores, etc. Comment expliquer alors que tous ne convainquent pas également ? La réponse est au fond assez simple : ce n’est pas tant la mécanique judiciaire, ni même la manière dont le procès permet, en creux, de circonscrire les nuances d’un personnage, qui importent vraiment. Si Le Procès Goldman a par exemple séduit en ce début de festival, c’est parce qu’il tire de sa méticulosité narrative une dynamique excédant l’horizon tracé par le seul scénario. La quête de la vérité y apparaît, par le montage et l’entrelacement des scènes, comme ballottée entre un attachement à la raison (les faits, rien que les faits) et l’expression canalisée des sentiments que le cadre protocolaire du tribunal peut parfois étouffer (l’avocat joué par Arthur Harari, qui finit par évoquer sa judéité).

Le film de Justine Triet, son plus convaincant à ce jour, a pour limite d’investir cette forme narrative pour brosser le portrait fragmenté d’une femme, Sandra (Sandra Hüller), soupçonnée d’être à l’origine de la chute mortelle de son mari. Autrement dit, le scénario (signé par Triet et Arthur Harari, encore lui) n’est pas envisagé comme le catalyseur d’une mise en scène qui dépasserait son programme, mais comme une fin en soi ; tout le film s’attelle à explorer la complexité d’enjeux psychologiques. Ce qui ne l’empêche pas de témoigner d’une réelle finesse d’exécution, notamment par l’entremise du personnage du fils, dont on découvre après plusieurs scènes qu’il est atteint de cécité. Il n’est pas anodin que le petit malvoyant soit doté d’une mémoire auditive présentée comme exceptionnelle : les séquences les mieux charpentées s’articulent autour d’une écoute attentive (exemplairement, celle où est diffusé l’enregistrement d’une dispute). Reste qu’il faut rappeler une évidence qui nuance l’enthousiasme (excessif) suscité par la projection cannoise d’Anatomie… : une solide étude de caractère, même particulièrement bien troussée – on reconnaît au film ce mérite –, ne suffit pas à faire du grand cinéma.

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