© Le Pacte / Augusta Quirk
Anora
Cet article fait partie du dossier Retour de Cannes

Anora

de Sean Baker

Anora

de Sean Baker

De l'entêtement


De l'entêtement

Si l’on avait déjà vu Mikey Madison en hippie de la Manson Family dans Once Upon a Time in Hollywood, on a l’impression d’assister ici à la naissance d’une actrice. Anora semble fait pour elle, embrassant totalement la dynamique d’Ani, son personnage de strip-teaseuse qui devient l’épouse de Vanya, le fils immature d’un milliardaire russe. L’entêtement de cette jeune femme et la frénésie avec laquelle la comédienne l’incarne (qu’elle mâche un chewing-gum, lance des insultes ahurissantes, hurle ou se mure dans un silence rageur) servent de moteur à la comédie de Sean Baker. À partir du moment où le parrain de Vanya, supposé veiller sur le garçon en l’absence de ses parents, apprend ses frasques avec Ani et envoie deux hommes de main vérifier si les rumeurs sont vraies, le film prend la forme d’un ballet d’affrontements. C’est la grande question d’Anora, qui s’ouvre sur une série de lap-dances dans le club où travaille Ani : qui mène la danse ?

La réponse apportée par le film varie d’une scène à l’autre, d’une façon plus ou moins cruelle pour le personnage, qui se bat afin de conserver une position fraîchement acquise (de femme mariée et de femme riche). L’imparable mécanique comique à l’œuvre ici, qui rappelle certains épisodes des Soprano avec ses gangsters maladroits, tient à la manière qu’a Sean Baker de rendre chaque dialogue infructueux et conflictuel. Le scénario pourrait parfois, dans sa quête d’efficacité, donner l’impression de se limiter à un simple plaisir narratif, si le film n’était pas traversé par de nombreuses ruptures et cassures de rythme. Dans une séquence centrale, Ani tente à plusieurs reprises d’échapper aux mains des deux larbins surpris par sa combativité. C’est grâce à la répétition (des questions, des insultes) et à l’étirement de la situation que le cinéaste capte une forme de bouillonnement, un déferlement d’énergie qui a toujours constitué l’horizon de son cinéma.

L’Amérique qu’il filme est d’ailleurs avant tout un territoire incandescent. Les plans « volés », tournés dans un passage couvert de Las Vegas, en sont un bon exemple. En projetant son couple de fiction au milieu de passants, pas vraiment surpris de la présence d’une caméra en ce lieu, Sean Baker saisit dans un même mouvement une effervescence et sa nature illusoire : les feux d’artifices au-dessus d’Ani et de Vanya sont faux, il ne s’agit que d’un plafond-écran, qui pointe le caractère factice de leur histoire d’amour. À l’épilogue sublime du film, se déroulant dans une voiture sous la neige, de dessiner une nouvelle promesse : en ralentissant la cadence et en fixant sa caméra, Baker parvient finalement à transcender sa comédie survoltée. Ce n’est pas tant la larme coulant sur le visage de Mikey Madison qui bouleverse alors, que la prise de conscience que le personnage n’avait jusqu’ici jamais pleuré.

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !