Après Cow, Bird agrandit le bestiaire d’Andrea Arnold tout en marquant le retour à la fiction (et à la compétition cannoise) de la cinéaste anglaise. Si l’on interprète d’abord ce titre de façon symbolique, la caméra suivant les pas de Bailey (Nykiya Adams), une enfant de 12 ans aux portes de l’adolescence (donc prête à prendre son envol), il trouve en réalité une signification plus littérale avec l’apparition d’un curieux personnage secondaire. Au bout d’environ un quart d’heure, alors que nous croyions assister à une chronique purement arnoldienne d’une figure cherchant à trouver ses marques dans un milieu pauvre, voire marginal (ici les tours délabrées d’une ville du Kent), une rencontre vient rebattre les cartes du récit. Il s’agit probablement de la scène la plus étonnante et réussie du film : après avoir dormi à la belle étoile dans un champ, Bailey s’accroupit dans les hautes herbes pour uriner, avant d’être surprise par de puissantes bourrasques. C’est à ce moment qu’apparaît l’énigmatique Bird (Franz Rogowski) qui sautille, vêtu d’une jupe. L’adolescente prend d’abord peur, puis se rend progressivement compte de la pureté de son interlocuteur, qui lui explique être à la recherche de ses parents.
Si cette étrange apparition aux accents fantastiques promet d’abord beaucoup, le film pourrait au fond se passer de cette figure atypique. Montré de manière récurrente comme « perché » sur le toit d’un immeuble (il ressemble alors à une sorte de Batman hébété), Bird ne devient en fin de compte qu’une vision parmi d’autres, côtoyant par exemple ces inserts d’insectes que la cinéaste multiplie pour transcender le drame social, comme elle le faisait déjà dans American Honey. Arnold a beau faire montre d’une certaine stylisation dans son maniement de la caméra à l’épaule, le film croule peu à peu sous les automatismes formels. Chaque nouvelle rencontre avec Bird contient ainsi son lot de plans d’oiseaux afin de filer la métaphore (ou de souligner la ressemblance avec Rogowski, choisi pour son aspect animal), tandis que les vidéos filmées par Bailey avec son téléphone s’apparentent de plus en plus à de simples respirations au sein du montage. Le début du film intégrait pourtant cette matière avec une certaine originalité, puisque c’était Bailey elle-même qui projetait alors ses images sur le mur de sa chambre, à l’aide d’un petit vidéoprojecteur.
Finalement, ce qu’Arnold réussit le plus reste la chronique de misfits, en particulier dans les scènes où le père de Bailey, « Bug », est présent. Incarné par un Barry Keoghan couvert de faux tatouages, il instille un soupçon de comédie en s’occupant d’un « drug toad », un crapaud qu’il nourrit de drogue afin de lui faire baver une préparation hautement hallucinogène. On se croirait presque face à du Harmony Korine british quand on voit Bug et ses amis chanter « Yellow » de Coldplay au crapaud afin d’extraire le liquide du batracien par la magie de la musique populaire. C’est d’ailleurs à cet endroit qu’Andrea Arnold s’affirme plus maligne que ses élèves, telle Agathe Riedinger, la réalisatrice de Diamant Brut, présenté lui aussi en compétition. Comme le personnage de mère absolument insauvable du premier long de Riedinger, Bug est de toute évidence un mauvais parent, mais la cinéaste ne le cloue jamais au pilori, voire le rachète dans un dernier mouvement (non sans une couche de guimauve). Bailey, de son côté, restera en partie insondable : c’est un corps rebelle dont la liberté dicte la trajectoire heurtée du film. Tout en lui laissant une part de mystère, Arnold ne résiste pas à enjoliver ses aventures avec une playlist de musique anglaise contemporaine d’un goût évidemment exquis. Bien que la promenade soit agréable (de Fontaines D.C. à Sleaford Mods en passant par de nombreuses et sublimes compositions de Burial), elle n’en demeure pas moins assez routinière.