Le très beau titre du dernier Alain Cavalier est à l’image du film : derrière l’élégance presque anodine de la formule se dissimule un adieu adressé par le cinéaste aux fidèles spectateurs qui suivent son œuvre, et donc sa vie, depuis des décennies. Quelque chose de funèbre affleure ainsi, mais avec une légèreté qui tient à distance toute solennité. Ce remerciement est sans doute aussi destiné aux personnes ayant accompagné son existence et peuplé ses films, qui réapparaissent ici à l’écran : Françoise Widhoff, sa compagne actuelle ; Irène, sa deuxième femme défunte à laquelle il a dédié un film portant son nom ; mais aussi ses acteurs, que ce soit Vincent Lindon ou bien Catherine Deneuve, qu’il mentionne brièvement de manière émouvante. Merci d’être venu pourrait donc être lu comme le bilan de son journal filmé, entamé en 1995. Composé d’archives personnelles collectées au fil des années, il suit une structure apparemment chronologique, de la présentation de Pater à Cannes à ses voyages en province pour présenter entre autres Être vivant et le savoir ou L’Amitié. Même la forme des portraits, qui lui est chère, ressurgit dans une poignée de séquences consacrées à des anonymes, où l’on retrouve son attention coutumière aux mains cabossées, comme si elles portaient en elles l’histoire d’une vie. En dépit de cette pluralité des fragments, on aurait du mal à coller à Merci d’être venu l’étiquette réductrice de « film-somme », tant le documentaire est guidé par une logique ouverte, qui met sur un pied d’égalité les épisodes importants de la vie du cinéaste et la fascination exercée par les épiphanies les plus discrètes du quotidien. Sa compagne donne forme explicitement à cette dialectique alors qu’Alain Cavalier vient de subir une lourde intervention chirurgicale : une première image montre les cicatrices sur son torse, avant de céder la place à un pigeon perché dans un arbre – elle commente alors la scène en précisant qu’avec le stress suscité par l’opération, elle avait oublié d’allumer sa caméra comme à son habitude. L’idée n’est pas de réduire la vie à ces phénomènes ordinaires, mais de rappeler que le monde conserve toujours une richesse irréductible, qu’il nous appartient de percevoir et d’accueillir. La dynamique rétrospective se tresse à cet étonnement permanent devant de simples éclats de beauté ; Cavalier expliquera d’ailleurs que son film n’a aucun objectif à atteindre, sinon celui de trouver son chemin.
Pour ce faire, Cavalier multiplie les effets de ruptures, sur un mode rappelant parfois celui de la libre association surréaliste : une fleur rouge filmée en gros plan se raccorde ainsi à un saladier de la même teinte, dont les restes d’huile évoquent le jaune du pollen ; ailleurs, un gros plan sur un savon laisse soudain place à un dindon qui glougloute, comme si le montage était à cet endroit uniquement guidé par la joie d’accoler deux choses qui ne l’avaient jamais été. Ces glissements imprévisibles et souvent comiques produisent de douces sidérations, tout en renforçant la puissance d’émerveillement intrinsèque des images en question. Loin de s’en remettre à un hasard anarchique, Cavalier les agence en faisant montre d’une grande précision plastique. Ainsi d’un cadre tourné vers le ciel bleu azur, qui remplit l’écran d’un pur aplat de couleur, suivi d’un plan à la beauté étrange : Cavalier y a disposé un morceau de papier toilette imbibé de sang (il explique l’avoir utilisé pour arrêter un saignement de nez) posé contre une vitre, derrière laquelle apparaît de la végétation. Le rouge vif du papier traversé par la lumière, associé au vert au fond du cadre et au bleu du plan précédent, fait naître un puissant effet pictural à la lisière de l’abstraction. La grâce émanant du film tient également dans le contraste entre l’intensité de l’expérience esthétique et l’extrême banalité, voire la trivialité de ce qui la compose. Cavalier rappelle ici le Godard tardif d’Adieu au langage, par la façon dont le film découle autant d’un regard chevronné que d’une euphorie enfantine devant le spectacle ordinaire de la vie.
Au revoir petit Cavalier
La beauté fragile des instants prélevés par la caméra est cependant travaillée par un fond macabre, qui la conduit parfois à se mêler à des scènes cruelles. Cruauté, par exemple, à filmer le cadavre de son chat, alors que sa compagne en larmes vient de découvrir son corps souillé d’urine. Françoise s’attriste de ce détail répugnant, mais Cavalier, lui aussi ému (on l’entend pleurer), s’approche de l’animal avant de dire : « C’est bien, c’est bien ». Mots particulièrement troublants, puisqu’ils tiennent à la fois de la consolation (il réconforte ainsi Françoise), en même temps qu’ils commentent la justesse du plan, dans l’occasion qu’il lui offre de figurer frontalement la mort. Cet horizon funèbre hante Merci d’être venu, où les morts occupent une place centrale, entre la photographie d’Irène, un segment dédié à son amie Emmanuèle Bernheim (qui décèdera avant qu’ils puissent tourner un film ensemble) ou encore la dépouille de son frère qu’il cadre à la morgue. Bien sûr, Cavalier entrevoit sa finitude à travers celle des autres : filmer le corps inerte de son chat ou l’agonie d’un pigeon semble lui permettre d’assouvir le fantasme lugubre qui consisterait à s’approcher de la seule chose qu’il ne pourra jamais enregistrer – sa propre disparition. Cette obsession se traduit à de nombreuses reprises dans la façon de composer des autoportraits à partir de son reflet ou de son ombre, comme s’il était déjà un spectre. La fin du film donne ainsi l’impression que Cavalier a très minutieusement organisé ses adieux au cinéma. À la sortie de L’Amitié, il annonçait déjà qu’il ne tournerait plus qu’un seul film (celui auquel on assiste), qu’il ne présenterait aucune séance et ne donnerait aucune interview – ce que son absence à la projection cannoise ne dément pas. L’émotion qui nous prend alors à la gorge rappelle celle ressentie devant le dernier plan d’un grand cinéaste récemment disparu : celui de Jean-Luc Godard dans Scénarios, filmé la veille de son suicide assisté, ponctuant d’un laconique « OK ! » un regard caméra espiègle. Cavalier témoigne d’une facétie comparable lorsqu’il filme son reflet dans une télévision en disant « Au revoir, petit Cavalier », puis trinque avec un verre de vin, lui qui avait arrêté l’alcool depuis des années. Entre ses deux ultimes autoportraits, s’intercale toutefois une autre image, focalisée sur les doigts d’une harpiste en train de jouer. Quelque chose d’une éthique de cinéaste se dessine dans cette conclusion, qui éclaire la dernière période de son œuvre : au-delà de son rôle introspectif, le cadre du journal filmé dépasse sa fonction introspective pour se faire l’écrin de petits bouts prélevés ici et là. Au fil du film, il s’amuse d’ailleurs à filmer des êtres aimés tout en laissant apparaître son reflet au sein du cadre – sur la coque d’un téléphone, dans le miroir d’un coiffeur, etc. En somme, en même temps qu’il filme les êtres et les choses, Cavalier fait rejaillir la beauté qu’il y a à regarder les autres. La fin de Merci d’être venu tient alors de la profession de foi : toujours garder les yeux grands ouverts sur ce qu’il y a autour de soi.