La grisaille de l’environnement urbain (Zagreb), le refrènement initial du jeu des acteurs (très bons) pouvaient facilement laisser présager un ersatz croate des récentes — et inégalement convaincantes — considérations de cinéastes roumains sur un quotidien terne dominé par le fonctionnement rigide des institutions et les aberrations qu’il peut engendrer. Fausse piste : jamais surplombant (ce à quoi quelques films des Roumains susmentionnés pouvaient se complaire), These Are the Rules s’intéresse certes à une routine intimidante, mais surtout à ce qui gît dessous. Le film d’Ognjen Sviličić (Armin) entre dans le quotidien vite bouleversé d’Ivo et Maja, couple ordinaire mais à la normalité quelque peu inquiétante. Dans la cuisine ou le salon de leur appartement, ils s’échangent des recommandations pour toutes choses du commun, se maternent l’un l’autre en permanence — et on se demande au fond s’il ne s’agit pas simplement de formalités de prise d’ascendant mutuelle, tant, paradoxalement, ils se rassurent sur leur sécurité en se fiant aux institutions. Il apparaît que par tant de circonvolutions établies dans leur existence, ils ont laissé altérer leur temps de réaction humaine — celle-ci ne venant que quand l’épuisement de tous les recours a achevé la désintégration de ce sentiment de sécurité, c’est-à-dire trop tard.
Trop tard quand ils constatent que leur fils Tomica, rentré au petit matin, a été tabassé la nuit d’avant. Trop tard quand des radios leur révèlent que les coups ont provoqué un traumatisme crânien plus sérieux qu’ils le croyaient. Trop tard quand la petite amie de Tomica leur remet une vidéo de l’agression qui a déjà circulé sur le web. Trop tard quand… Ivo et Maja ont toujours un temps de retard, pris au piège de leur mode de vie, et n’ayant jamais anticipé que les institutions ne pouvaient pourvoir à tout — que par leurs imperfections prévisibles, elles ne pouvaient répondre tout à fait à leur fantasme de sécurité. Sviličić ne juge, n’accable et n’absout ni la société ni les gens (aucune responsabilité autre que celle des agresseurs ne saurait être formellement désignée dans ce drame) : au contraire, il les accompagne au point de partager le temps de retard des constats. Mais ce faisant, il fait l’observation cruelle des carences que le drame met à nu chez ses personnages — carences qui résultent moins de caractères que d’un processus affectant les comportements et établi dans le temps, de leur propre initiative ou par incitation sociale (cette question-là reste sans réponse). Si la réaction spontanée vient enfin, on se doute qu’elle ne pourra être que pulsionnelle et explosive, d’un excès à la mesure du refrènement. Là encore, jusqu’à la fin et même dans le violent climax, le cinéaste refuse de se faire juge (alors que cette fin eût pu être celle d’un revenge movie) : le mal, celui à l’origine de tout, a été fait longtemps auparavant, sans que personne ne le réalise.