Accueil > Actualité ciné > Critique > À bout de souffle mardi 22 juin 2010

Critique À bout de souffle

Série Bée, par Mathieu Macheret

À bout de souffle

réalisé par Jean-Luc Godard

À bout de souffle revient comme s’il ne nous avait jamais quittés. Paris a vieilli. Lui n’a pas changé. Quel est donc ce drôle d’air qui flotte autour de nous ? Est-ce Paris qui refleurit, au seuil de l’été ? Mais au fait, pour tous ceux qui vont le voir pour la première fois, c’est quoi, À bout de souffle ?

C’est une histoire qui commence à Marseille, passe par Orly et se termine à Paris, rue Campagne-Première.

C’est l’histoire d’un type qui passe d’une bagnole à l’autre et finit sa course à pied. C’est l’histoire d’une fille qui passe d’une robe à l’autre mais garde sa coupe de cheveux jusqu’au bout.

C’est un polar qui se transforme en film sentimental puis redevient polar. C’est un film sentimental qui se fait trouer par le polar.

C’est Le Grand Sommeil + Les Amants de la nuit. C’est comme une nouvelle de Dino Buzzati revue et corrigée par Raymond Chandler.

C’est l’histoire d’un type qui s’embarque dans une sale affaire, puis l’oublie pour se balader dans Paris. C’est l’histoire d’une fille qui se balade dans Paris et se retrouve embarquée dans une sale affaire.

C’est l’histoire d’un type qui se démène pour récupérer un gros paquet de fric et comprend, une fois qu’il le tient entre ses mains, que ce fric n’a aucune valeur. C’est l’histoire d’une fille qui tient la vie d’un homme entre ses mains et comprend que, pour sa carrière, la vie de cet homme n’a aucune valeur.

C’est l’histoire d’un type qui conduit une bagnole et dit : « Il ne faut jamais freiner. »

C’est l’histoire d’une Américaine qui vit dans un film français. C’est l’histoire d’un Français qui vit dans un film américain. C’est une histoire possible des rapports entre la France et les États-Unis. C’est l’histoire d’une fille et d’un type qui, dans la même ville, dans la même rue, dans le même lit, quoi qu’il arrive, sont toujours séparés par l’Océan Atlantique.

C’est une histoire d’amour entre une indécise et un type déterminé.

C’est l’histoire d’un type qui, dès qu’il s’arrête de courir, meurt.

C’est l’histoire d’un type mobile qui aime une fille stable.

C’est l’histoire d’un type qui choisit d’attendre alors que tout le pousse à agir.

C’est l’histoire d’un type recherché par les flics pour avoir buté l’un d’entre eux. C’est l’histoire de la vitesse du monde, des filles qui s’y adaptent et des garçons qui ne s’y adapteront jamais.

C’est une histoire qui se passe à Paris, avec ses avenues qui tremblent, ses places qui sautent, ses petites rues sans fin, ses passages secrets et ses appartements poudrés de lumière.

C’est l’histoire d’un type qui ponctue les moments cruciaux de sa vie par un petit aller-retour de son pouce sur ses lèvres.

C’est l’histoire d’un type qui se fourre dans la gueule du loup et d’une fille qui ouvre la bouche.

C’est une histoire pleine de types louches, de bandits, de trafiquants, de flingues, de voitures volées, de filatures, de cadavres, de jazz, de costards et de petites pépées.

C’est l’histoire d’un type qui a décidé qu’il ne coucherait qu’avec une seule fille et d’une fille qui a décidé qu’elle ne se refuserait qu’à un seul type.

C’est une histoire d’amour entre Jean Seberg et Jean-Paul Belmondo.

C’est l’histoire d’un type qui veut partir à Rome et d’une fille qui veut rester à Paris.

C’est une histoire où la violence surgit sans crier gare. C’est l’histoire d’un type conséquent : il meurt de ce par quoi il a vécu.

C’est l’histoire d’un type qui n’aime pas la musique, sauf le Concerto pour clarinette de Mozart.

C’est l’histoire d’un type qui devient célèbre au moment où sa condition requiert l’anonymat le plus complet.

C’est l’histoire de toutes les filles qu’on ne comprend pas parce qu’elles parlent une langue étrangère.

C’est l’histoire d’un type qui a la tête dans les nuages et d’une fille qui garde les pieds sur terre.

C’est l’histoire d’un type qui pique du fric à tout le monde mais refuse qu’on lui en donne. C’est l’histoire d’un meurtrier avec une morale, puisqu’il sait dire : « Ceci est dégueulasse. »

C’est une histoire drôle avec une vraie chute à la fin.

C’est tout sauf une histoire. C’est une série noire. C’est une série B. C’est une question de vie ou de mort. C’est le cinéma qui sort de ses gonds. C’est Paris, 1959. C’est Michel Poiccard. C’est Jean-Luc Godard.

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