Accueil > Actualité ciné > Critique > El Clan mardi 9 février 2016

Critique El Clan

Normalisation académique, par Morgan Pokée

El Clan

réalisé par Pablo Trapero

Après Carancho et Elefante Blanco, Pablo Trapero revient dans les salles françaises avec El Clan, auréolé d’un Lion d’Argent (meilleure réalisation) lors de la dernière Mostra de Venise et d’un succès vertigineux en Argentine. Cela étonnera peu ceux qui ont suivi la carrière du jeune prodige argentin, adoubé (et même co-produit) par les frères Dardenne et désormais les frères Almodóvar, tant le cinéma de Trapero s’est hélas enlisé depuis quelques années dans une esthétique complaisante qui fait florilège en festivals, misant plus sur une certaine efficacité (relativement impressionnante) qu’une réelle réflexion cinématographique. Efficacité (et succès donc en salles dans son pays d’origine) qui tient aussi au choix de la trame d’El Clan, qui revient sur un fait divers survenu en Argentine au début des années 1980. Arquímedes Puccio, ancien membre des services de renseignement se retrouve esseulé après la fin de la dictature. À l’aide de ses contacts encore présents, il parvient à organiser plusieurs kidnappings. Ses cibles : des membres de familles bourgeoises repérés à l’aide de son fils, Alejandro, évoluant au sein du prestigieux club de rugby, le CASI, et star de l’équipe nationale « Los Pumas ». Cette affaire fut particulièrement médiatisée à l’époque : Trapero l’utilise comme un ressort traumatique pour y calquer dessus ses talents de filmeur dans un jeu de mise en perspective articulant à la fois un horizon purement formel (pour ne pas dire formaliste) et une utilisation de l’histoire de son pays comme papier peint commercial légitimant ses aspirations baroques.

Bande-démocratique

Comme expliqué lors de son passage au Festival de Venise, Trapero ne vise avec El Clan qu’une forme purement virtuose, qui ne correspond en fait hélas qu’à un académisme hérité d’une mauvaise lecture du cinéma de ses aînés, Martin Scorsese en haut du podium. Le film enchâsse ses scènes en différents scénettes décoratives, jouant du plan-séquence (musique à fond – pour mieux y dérouler, sans y paraître, son programme de bon élève appliqué) comme cela était déjà le cas dans Elefante Blanco qui ne fonctionnait principalement que par des effets de réel (parfois convaincants) au milieu de la durée de ses plans : tel coup de feu importait moins au récit que l’authenticité de son action. Avec El Clan, Trapero dérape encore plus dans la « radicalisation » de son dispositif (et la normalisation de son cinéma) en ne délivrant que des effets de manche (notamment sonores) au milieu de la lumière cuivrée qui enveloppe sa nouvelle œuvre. Car ce qui gène le plus, c’est le désintérêt total de Trapero pour le récit de son film : celui-ci ne lui sert que de prétexte pour arriver à ses fins. Il faut voir les différentes scènes de kidnapping ou de castration devenir de purs exercices auto-centrés où la caméra de Trapero survole littéralement ce qu’elle filme pour mieux attester de sa supériorité technique. C’est sans doute là que l’illustration devient régressive, Trapero ne cherchant pas à provoquer chez son spectateur la moindre réflexion sur les images qui lui sont offertes, quand un tel fait divers aurait pu provoquer une pensée sur la vision de ce clan familial d’où surgit une figure psychotique à la lisière du monstrueux – au sens du conte. Il ne faudrait certes pas oublier la relation que le patriarche, Arquímedes Puccio, entretient avec son fils Alejandro, contraint de participer aux exactions familiales : c’est sans doute là, dans cette filiation maladive, que se noue un des points forts du film de Trapero. Un des scènes introductives fait d’ailleurs rentrer en collision – par son montage – un des premiers kidnappings du père avec une scène de sexe du fils. Jouissance du meurtre et orgasme se mélangent, dans une allégorie sonore pour le moins étrange, disant sans doute tout du plaisir que va prendre Trapero à démontrer, comme un adolescent surexcité, tout son brio. Il ne reste hélas au spectateur qu’à admirer cette jolie bande-démo, contrait de rester à la porte du récit – porte que Trapero fera claquer, dans un dernier sursaut, à la fin de son film.

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