Accueil > Actualité ciné > Critique > Le vent se lève mardi 21 janvier 2014

Critique Le vent se lève

Envolée, par Vincent Avenel

Le vent se lève

Kaze Tachinu

réalisé par Hayao Miyazaki

Lorsque le vent se lève chez Ken Loach, c’est pour évoquer une mélancolique chanson traditionnelle irlandaise. Chez Miyazaki, le vent se lève pour citer Paul Valéry et son « Cimetière marin » : « Le vent se lève !… Il faut tenter de vivre ! » Vaste programme, et tout aussi mélancolique : le réalisateur, qui a annoncé sa retraite après ce film – gare aux annonces de retraites de Hayao Miyazaki, cependant : il a fait la même annonce à l’occasion de tous ses films depuis Princesse Mononoke –, voudrait célébrer l’urgence d’exister.

Un réalisateur dans le vent

Quiconque s’est un peu penché sur l’univers d’Hayao Miyazaki sait que le vent y tient une place toute particulière : symbole de liberté et d’idéal, il est le corollaire indissociable du vol, une thématique centrale chez le réalisateur. D’aviation, il en est bien question dans ce film dont le personnage principal est inspiré par Jiro Horikoshi, ingénieur de génie dans l’aviation des années 1930, et par l’auteur Tatsuo Hori. Après les excès oniriques du Château ambulant et de Ponyo, Miyazaki réalise un film dont l’argument et la narration se situe dans un univers résolument tangible, crédible – une nouveauté dans un univers le plus souvent tourné vers la fantaisie.

Non que le rêve ne soit pas présent – mais il est clairement délimité, isolé du monde réel par la figure tutélaire qui veille constamment sur le jeune Jiro : le concepteur d’avions italien Giovanni Caproni. À l’autre bout du spectre thématique, le cauchemar est également présent : on assiste ainsi à l’épouvantable tremblement de terre de Kantô, qui fit entre 140.000 et 400.000 morts, en 1923. Le travail sur le son, à l’occasion de cette scène, est terriblement impressionnant, et les vagissements monstrueux de la terre en révolte placent immédiatement la scène dans le domaine du cinéma d’horreur. L’intensité et le lyrisme propres au cinéma de Miyazaki affleurent, dans ces scènes, selon une gamme qu’on lui connaît. Ce qui est plus surprenant, c’est la façon dont elles s’expriment dans les scènes plus réalistes.

Tenter de vivre

Le personnage de Jiro est un rêveur, un idéaliste, mais il est loin d’être extravagant, frivole. Il donne l’occasion à Miyazaki de construire un récit délicat, par toutes petites touches narratives, anecdotes et moments piochés dans une vie dont ne nous sont présentés que quelques instants. Sans jamais forcer le trait, Miyazaki montre à quel point il sait saisir le merveilleux, le gracile d’un moment ; comment la suite de ces moments est aussi efficace, aussi évocatrice que ses récits les plus échevelés. Attentif aux détails, aux expressions de ses protagonistes, Miyazaki prend le chemin d’un récit proustien, où chaque plan procède d’un intention de construire, avec une précision paisible, un moment d’histoire réelle où situer la vie d’un rêveur.

Le Japon du Vent se lève ressemble à l’Europe fantasmée de films plus anciens du réalisateur : ces mondes inspirés de Jules Verne, à la dolce vita si paisible. Kiki, Porco Rosso, Le Château ambulant n’ont jamais prétendu être des films historiques – pourtant, l’histoire transparaît entre les lignes, dessinée par un narrateur navré des excès et des erreurs humaines dont ses films se font l’écho. Le personnage principal du film étant inspiré de l’ingénieur qui créa le Zéro, la critique japonaise a fortement critiqué Miyazaki, qui n’aborde absolument pas son sujet d’une façon historique moralisatrice. La tempête frappe là-bas le réalisateur, qui voit donc son chant du cygne bien mal accueilli. Vu d’Europe, Le vent se lève laisse subtilement transparaître cette mélancolie : Miyazaki n’est nullement inconscient des implications historiques de son personnage, mais peu lui importe. Le Japon voit se déchaîner la tempête, nous ne voyons que les bâtiments graciles et délicats des ailes du papillon.

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