Accueil > Actualité ciné > Critique > Phoenix mardi 27 janvier 2015

Critique Phoenix

Cendres, par Eva Markovits

Phoenix

réalisé par Christian Petzold

Dans Phoenix, Christian Petzold s’attaque avec finesse à un sujet des plus délicats : le retour à Berlin d’une déportée d’Auschwitz. Si le film ne porte pas un titre éponyme, comme Yella et Barbara, il développe encore une fois une figure centrale de son œuvre, celle de la survivante. Laissée pour morte dans les cendres d’Auschwitz, Nelly en émerge défigurée par une balle, et seule rescapée de sa famille. Elle doit alors avoir recours à une première transformation, une « reconstruction faciale » qui lui confère un nouveau visage, proche de celui qu’elle avait, mais pas tout à fait le même. Ancienne chanteuse, Nelly souhaite retrouver son mari pianiste, Johnny, et renouer avec sa vie d’antan. Une amie lui révèle alors qu’il aurait joué un rôle dans son arrestation par les nazis deux ans plus tôt, ce qu’elle nie. Lorsqu’elle retrouve enfin Johnny, celui-ci ne voit en elle qu’un sosie de sa femme qu’il croit morte aux camps, et voit là l’occasion de toucher son héritage : il lui propose alors de se faire passer pour elle, et contre toute attente, elle accepte sans lui révéler sa véritable identité. Il la transforme en son propre double dans un jeu vertigineux d’aveuglement et de duplicité mêlés.

Mélodrame allégorique

Adapté du roman Le Retour des cendres de l’écrivain français Hubert Monteilhet dont une partie seulement de la trame narrative est reprise, le film brouille les pistes dès le départ. Commençant sur fond de jazz enfumé, le film semble emprunter le chemin du film noir lorgnant vers le film d’horreur avec quelques scènes qui évoquent les Yeux sans visage de Georges Franju, prend ensuite des allures de film historique pour enfin basculer dans le mélodrame qui donne finalement au film sa tonalité majeure.

En effet, le film se concentre rapidement sur la relation ambiguë entre les deux conjoints et l’aveuglement qui les sépare. Nombreux sont les plans en huis clos qui mettent en face à face les deux personnages qui se dévisagent, repoussant la vérité criante en détournant le regard. Le film reste pourtant tout en retenue à l’image du personnage de Nelly qui fait le choix du secret. Si le réalisateur n’a pas l’intention de faire un film historique sur le retour des camps [1], il cherche à évoquer par le biais de cette histoire d’amour impossible le traumatisme et le mutisme de l’Allemagne d’après-guerre vis-à-vis des camps. C’est en tirant sur les cordes subtiles du mélodrame que Petzold et son coscénariste Harun Farocki parviennent à faire accepter au spectateur ce qui pourrait passer pour des invraisemblances scénaristiques car le déni des deux personnages est tel qu’il frôle l’excès : comment Johnny ne peut-il pas reconnaître sa femme et comment Nelly peut-elle refuser de voir la trahison de son mari ? Johnny, en Pygmalion, la refaçonne à l’image de sa femme, planifiant les retrouvailles qu’il a à la fois refusées et fantasmées, exactement à la manière de Scottie avec le personnage de Madeleine/Judy dans Vertigo auquel Phoenix est également un hommage vibrant.

Un fantôme revient à la vie

Par ailleurs, le réalisateur attache beaucoup d’importance à la trajectoire personnelle de Nelly qui représente la lutte des survivants pour retrouver goût à la vie. Défigurée, vidée (elle ne cesse de répéter « Je n’existe plus. »), elle refuse dans un premier temps d’accepter la monstruosité de la trahison de son mari. Puis en se réappropriant sa personnalité sous le regard aveugle de Johnny, Nelly redevient elle-même tout en s’émancipant. Dans le but de dépeindre cette vitalité, son corps est de tous les plans, la caméra suivant tout du long sa silhouette. D’abord à distance respectueuse et souvent de dos, puis captant à l’aide de gros plans toujours plus nombreux sa renaissance vers une féminité retrouvée et un avenir encore incertain. C’est son personnage qui apporte petit à petit de la couleur dans ce récit campé dans un Berlin d’après-guerre détruit et fade (qui apparaît peu car Petzold n’est pas dans la simple reconstitution historique). De blond délavé, Nelly (re)devient splendide brune. Depuis cinq films, Petzold poursuit ainsi son obsession avec le corps et le visage subtil de sa muse. La magnifique Nina Hoss incarne dans tous les sens du terme ce personnage, passant d’un corps défiguré, nerveux et fantomatique à une plénitude sensuelle retrouvée, culminant dans son chant du cygne et la reprise de la sublime chanson de Kurt Weill, « Speak Low », évoquant la fugacité de l’amour et clôturant avec un goût amer cette troublante histoire. Car si les cicatrices restent visibles, la fin ouverte du film laisse planer l’espoir de voir les générations futures briser cette cécité et regarder, même si la vue est un peu floue.

Notes

[1Petzold déclare en interview qu’on ne peut raconter Auschwitz, citant volontiers la fameuse citation du philosophe allemand Theodor Adorno qui questionne la possibilité d’écrire un poème après Auschwitz.

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