Accueil > Actualité ciné > Critique > The Big Lebowski mardi 28 avril 2015

Critique The Big Lebowski

La vie de Jésus, par Adrien Dénouette

The Big Lebowski

réalisé par Joel Coen

Un virevoltant (ces petits buissons secs qui roulent dans les westerns) se promène dans le désert sur la bien nommée « Tumbling Tumbleweeds » des bien nommés Sons of the Pioneers. Bercé par la voix peinarde d’un conteur un peu brumeux, il poursuit sa course dans un Los Angeles poussiéreux à la John Fante, avant de faire halte en pleine nuit, au rayon laitage d’un 7-Eleven. Un hippie tardif en robe de chambre et Persol y sniffe une brique de lait, puis la règle par chèque au prix de 69 centimes, tout en jetant un œil distrait à l’allocution de Bush sur l’invasion du Koweït. Le commentateur achève alors son laïus décousu sur ces mots : « Parfois il y a un type (Sometimes there is a man)… Il est l’homme de la situation, à ce moment précis, dans ce lieu précis… Il est à sa place (He fits right in there). Il est le Dude, à Los Angeles. Et c’est LE type… ». Tout est parfaitement à sa place, et pourtant rien ne s’appareille malgré le doux ronron d’un storyteller pépouze pas plus habile que le spectateur à raccorder un décor de western avec un hippie dans une supérette à l’heure de la guerre du Golfe. Dès l’entame, The Big Lebowski affiche la couleur : il y a une cité – L.A. –, ses époques stratifiées – celle du Far West, des sixties, du début des années 90 –, et son guide – The Dude –, qui porte des lunettes de soleil à 3h du mat’ et semble en condenser toute la substance dépareillée. Welcome to L.A.

Dudeisme

Accueilli froidement à sa sortie en 1998, puis tranquillement promu « phénomène de société », The Big Lebowski des frères Coen est l’exemple parfait du film culte. Absent du Top 10 de l’année 1998 des Cahiers du cinéma, ainsi que de celui de la décennie (en France mais aussi dans le monde entier, passant sous les radars de la critique et des potagers festivaliers, où les frangins récoltaient habituellement les récompenses), passé relativement inaperçu auprès du public américain (il fait mieux en France), le film a trouvé un second souffle en DVD, respectant à la lettre les évangiles de la résurrection par la mass culture, jusqu’à sa canonisation : 1) mépris de Cannes et échec à Berlin – ascension du Golgotha ; 2) déception au box office – crucifixion ; 3) hibernation – infusion à retardement des enseignements ; 4) sortie vidéo et propulsion miraculeuse au statut de film culte – résurrection ; 5) création du « dudeisme » en 2005, qui rassemble aujourd’hui plus de 150 000 prêtres web-ordonnés – religion monothéiste internationale, jackpot spirituel ; 6) inscription en 2014 au National Film Registry, à la bibliothèque du Congrès et dans la DVD-thèque de la Maison Blanche – adoption par l’Empire, la boucle est bouclée.

C’est donc sous un ciel olympien que ce Big Lebowski tout pimpant s’offre un nouveau procès critique. Inutile de préciser qu’armé de tous ses fidèles, ce ne sont pas les avocats qui manquent, ni les plaidoyers, tant le film est devenu le marronnier des cultural studies et des conférences très sérieuses sur des sujets qui ne le sont pas du tout. Pourtant, des questions demeurent, valables pour tous les films portés au pinacle après un échec, et dont le succès échappe à leurs auteurs : si The Big Lebowski n’avait pas été sauvé des eaux par le culte populaire, puis béatifié par sa légion d’exégètes, serait-il le film un peu intimidant que personne n’ose plus remettre en question ? N’est-ce pas cette trouille de passer à côté du chef-d’œuvre déguisé en pochade qui a dernièrement provoqué l’adhésion spontanée à Inherent Vice de PT Anderson (pas moins sibyllin ni difficile à aimer a priori), dont le Boogie Nights, sorti un an avant Lebowski, était déjà co-épinglé par les Cahiers avec le film des Coen sur les mêmes chefs d’accusation ? Et puis, pourquoi les mouvements d’adoration à retardement ne seraient-ils pas le fruit d’une hallucination collective qui, de Danny Boyle à Iñárritu, en passant par Guy Ritchie, firent passer tant de vrais navets pour de faux chefs d‘œuvre ?

Disjonctés

Une chose est sûre, les frères Coen eux-mêmes, pourtant serial-makers de chefs d’œuvre, n’avaient pas prophétisé le raz-de-marée que ce film d’autiste connaîtrait. Si leur humour noirci ne s’était jamais privé de prospérer sous cloche, il atteint dans The Big Lebowski des sommets d’autisme ; au point de faire de ce critère précis, le pilier de l’architecture souterraine du film. Pourtant, cette parodie bienveillante du Grand Sommeil de Raymond Chandler ne change pas grand-chose du vaste bordel de l’intrigue originale – dont la recette avait déjà porté l’adaptation d’Howard Hawks (1946), et Le Privé d’Altman (1973) qui s’en inspire aussi, au triomphe que l’on sait. Pour faire simple, à la suite d’un quiproquo, Jeff « the Dude » Lebowski – « l’homme le plus paresseux du monde » dixit le narrateur – est chargé de retrouver l’épouse de son homonyme, un patricien tétraplégique, à l’aide de son ami Walter, ex-du Vietnam et militariste nerveux. Le récit s’engouffre alors dans un labyrinthe fourmillant calqué sur la trame chandlerienne, que les Coen se contentent de reprendre à l’oblique. Mais, plutôt que de plonger son détective dans la brume d’une enquête à tiroir, vision préconisée par Altman puis PT Anderson dans Inherent Vice, le pastiche privilégie la disjonction, l’éparpillement en niches étanches de tous les carreaux du damier angeleno. Nihilistes allemands, pornocrates, magnats, flic facho tout droit sorti des fifties, performer féministe, caricature de privé en costume de lin beige : chaque nouvelle rencontre immerge le Dude dans une bulle de contre-culture vieillotte, aux parois desquelles se cogne sans cesse l’enquête, mais où son handicap d’incommunicabilité comique fait toujours mouche. En creux, ce trip shooté au patchouli dessine bien sûr la carte d’une ville profondément américaine : plus excentrique que partout ailleurs (mais pas moins américaine pour autant), elle demeure une juxtaposition d’individualités insolubles, faisant de la Cité des Anges un vaste patchwork peuplé d’autistes.

À ce titre, baba-plus-que-cool motté dans un confort minimal, le Dude ne fait pas exception. Dès lors, comment expliquer l’adoration religieuse et l’admiration philosophique dont il fait l’objet ? Agnostique de son état, quand Walter, catholique polonais, ne cesse d’exhiber sa judéité d’adoption, toute la surprise du film tient peut-être dans l’introversion de la bonté christique de Jeff – dont personne parmi les habitants, ni même le narrateur, ne semble conscient. C’est tout le refoulé du film qui navigue à visage découvert, puisque Jeff Bridges ressemble à peu de choses près à un gros Jésus flemmard du XXe siècle. Mais le diable se cache dans les détails, et c’est par son embonpoint, moins que sa lose, que la ressemblance – pourtant flagrante – fait diversion. Pas meilleur que les autres, le Dude prospère en loucedé, à la faveur d’un petit épicurisme commode : la recherche d’un plaisir qui n’occasionnera pas de déplaisir plus grand que lui. Ni fédérateur, ni respecté, ni craint, ni réellement bienveillant, c’est dire si cette réincarnation du Christ n’a rien d’évident. Pourtant, armé de son « Take it easy man » en guise d’héritage hyper synthétique de deux siècles de christianisme, le guide finit bien par triompher, à sa façon – c’est à dire pour lui seul –, de l’hystérie dégénérative qui toque au portillon de son mobile-home.

Épicure de rappel : Take it easy man

Quand l’un stagne dans les 50’s, l’autre vit dans les 60’s, sans parler de ces 70’s en confettis, écartelées entre les va-t-en-guerre et les progressistes de tous bords : pure agglomération de temporalités contradictoires et conflictuelles, le Los Angeles de Big Lebowski est par définition un corps hystérique – ou démoniaque. Toute la malice de cette parodie mythologique (et non parodie de mythologie, puisque le mythe a pris corps dans le monde réel, c’est dire) réside dans le choix d’un prophète tout ce qu’il y a de plus banal qui, par sa fausse faiblesse (on ne parlera pas de force, ce serait une insulte à sa paresse) impose une persévérance dans la sagesse, quoique autiste elle aussi, qui en fait l’être, à défaut de mieux, le plus moral de cette cité dont les anges ont régressé en petits monstres concupiscents. L’amitié indéfectible du Dude et de Walter, son ennemi idéologique, militariste et violent, quand lui se targue d’avoir été membre du « Seattle Liberation Front », la tendresse qui en émane, apporte un démenti à tous les détracteurs qui virent dans cette histoire d’idiots une fascination gratuite des Coen pour la bêtise. Le Dude est un mythe, une lueur de bonté titubante dans un océan de dégénérescence. Il suffit pour s’en convaincre de voir la douceur cruelle avec laquelle les frangins le mettent à l’épreuve dans son chemin de croix, tâchant de récupérer ce tapis qui, martèle-t-il, « harmonisait » sa pièce, et tendre continuellement l’autre joue sans jamais amorcer le moindre geste agressif. Dire aussi, contre les insinuations de mépris, que le Dude est inspiré d’un de leurs amis, Jeff Dowd, ancien activiste politique reconverti en producteur indépendant. En vérité, les plus beaux films des frères Coen ont en commun de fracasser des mythes contre les clôtures d’une Amérique indéchiffrable : le Job d’A Serious Man et l’Ulysse d’Inside Llewyn Davis. Avec son guide esseulé en quête d’harmonie à L.A. (le running gag souterrain du film), le récit multiplie les fausses pistes au point de donner le nom de Jesus à un pédéraste élastique (John Turturro, auteur d’une chorégraphie à en faire pâlir Jim Carrey), mais finit bien par formuler une idée prodigieusement comique : que serait devenu Jésus, réincarné dans le L.A du début des nineties ? Réponse : une méduse de hippie qui joue au bowling en sirotant des White Russian, parvenant malgré tout à former une petite équipe fraternelle.

Dans un ouvrage récent sur le cinéma des frères Coen, l’auteur allègue que la coterie en question ne repose sur « rien ». C’est presque vrai, et par conséquent c’est faux. Le groupe repose sur « peu » de chose, et le « peu » chez les Coen creuse un fossé entre le « rien » des nihilistes prêts à racketter 22 dollars, et le « peu » d’intérêt manifesté par le trio (que complète Donny, interprété par Steve Buscemi) pour le spectacle de danse miteux du bailleur de Jeff – auquel ils se rendent quand même. Ce « à peu de chose près » qui empêchera Llewyn Davis de devenir Bob Dylan, ce « petit grain de sable » qui dégénère en complot d’abrutis dans Burn After Reading, cette « inconnue » de l’équation du monde de Larry Gopnik dans A Serious Man – une « inconnue », ce n’est pas « rien » non plus, c’est même « tout » ce qui empêche la formule de rendre son verdict –, etc. Bref, le « peu », ici, produit certes des malentendus, mais il permet surtout à trois autistes de fonder une petite fratrie – une communauté du Strike. Et la scène finale de dispersion grotesque des cendres de Donny sur Jeff n’enlève rien à l’affaire : la famille a beau se débattre sans cesse à contrevent, elle résiste dans la lose. Le Dude, c’est donc un emblème zen ET américain : un contre-modèle en peignoir, immémorial et cool, à la cupidité des uns, au snobisme des autres, et à l’hystérie de tous. Le conteur ne s’y était pas trompé, dans ce Los Angeles-là, dans cette Amérique-là, « Sometimes there is a man… » : pas vraiment un héros, pas un anti-héros non plus, juste un miracle de décontraction dans un asile de fous. Alors forcément, même si le film flirt avec le burnout cérébral, In Dude we trust un « peu », nous aussi.

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