Accueil > Actualité ciné > Critique > There Will Be Blood mardi 26 février 2008

Critique There Will Be Blood

Les mains qui ont bâti l’Amérique, par Fabien Reyre

There Will Be Blood

réalisé par Paul Thomas Anderson

« There will be blood » : il y aura du sang, nous prévient le titre. Le sang de la terre, bien sûr, l’or noir, le pétrole qui est au cœur du récit et qui fait battre celui du personnage central, Daniel Plainview. Le sang, c’est également celui qui va couler pour satisfaire l’ambition démesurée d’un homme dont la soif de domination est plus forte que tout. Le sang, enfin, c’est celui de la filiation, seul lien de Daniel avec le monde des vivants, et qui finira par ne lui causer que colère et déception, jusqu’à détruire définitivement le peu d’humanité qui lui reste.

Pour son cinquième long métrage, Paul Thomas Anderson s’est très librement inspiré du roman de Upton Sinclair, Pétrole !, paru en 1927. Autour de cette chronique de la découverte des premiers gisements sur le sol américain et de l’industrie qui s’est bâtie autour, le cinéaste invente le destin sur plusieurs décennies de Daniel Plainview, entrepreneur ambitieux qui s’installe avec son jeune fils à Little Boston, en Californie, pour y exploiter le trésor qui se cache sous des terres arides. Profitant de la détresse et de la crédulité d’une population qui survit tant bien que mal, l’impitoyable oil man va s’acharner à construire un empire, souvent au détriment de ceux qui l’entourent, des ouvriers qu’il emploie jusqu’à son propre fils. Mais Plainview, qui n’a que faire de ses semblables et encore moins d’un quelconque Dieu, va devoir composer avec l’omniprésence des fidèles de l’église du coin et, en particulier, d’un prêtre tout aussi ambitieux, Eli Sunday.

Les dix premières minutes du film, quasi muettes, le confirment : Daniel Plainview est une bête perdue dans le désert, qui préfère à l’usage de la parole celui de ses bras, de ses mains, de ses ongles. Comme un chien à la recherche d’un os à ronger, il creuse sans s’arrêter, quitte à se blesser à la jambe et se traîner dans la poussière pour trouver de l’aide. Cette quête obsessionnelle est celle d’une brute épaisse à peine domestiquée, qui cache sous un air affable et des bonnes manières un désir de conquête totalement mégalomaniaque. Daniel Plainview veut conquérir le monde. Il a compris que l’avenir est entre les mains de ceux qui sauront exploiter ce pétrole si précieux que les gens simples, en cette fin de 19e siècle, connaissent mal. Un jeune homme mystérieux le met sur la voie d’un gisement encore inconnu de tous, quelque part en Californie : Plainview s’y rend avec son fils, rencontre les habitants du coin et, tel un renard, ruse pour acquérir, petit à petit, les terrains prodigues qui lui permettront de faire fortune.

Sa femme décédée, le loup Plainview veille avec bienveillance sur sa progéniture, le petit H.W. La complicité qui les unit, mâtinée d’une pudique tendresse, vient prouver que sous sa carapace l’homme est capable d’un peu d’humanité. Au cours d’un accident (scène remarquable où la tension de la mise en scène, digne d’un film d’épouvante, est amplifiée par la magistrale partition musicale de Jonny Greenwood, guitariste de Radiohead), l’enfant va perdre l’ouïe. Agacé parce qu’impuissant face à l’infirmité de son fils, Plainview mettra un point d’honneur à lui offrir l’éducation adaptée dont il a besoin... mais, comme le montre Anderson au détour d’une scène, plus par fierté que par empathie. L’une des grandes réussites du film est de ne pas chercher à rationnaliser la folie orgueilleuse de Plainview, pas plus que les frères Coen n’offrent dans No Country for Old Men de background à la logique meurtrière d’Anton Chigurh. Pas de trauma dans l’enfance de Daniel Plainview, pas de complexe œdipien non résolu : Paul Thomas Anderson ne donne rien d’autre à voir que l’obstination d’un homme qui ne se définit que par la flamme qui l’anime.

Face à Plainview le terrien, le pragmatique, Anderson oppose la spiritualité d’Eli Sunday, le jeune prêtre de Little Boston qui va réclamer sa part du gâteau : une partie des terres appartient à sa famille, il veut des financements pour agrandir son église, rameuter plus de fidèles. La douceur apparente de Sunday cache un fanatisme aveugle, et la soif de spiritualité du jeune homme ne fera pas long feu face à l’appât du gain. There Will Be Blood s’engage sur un terrain biblique : la corruption fait-elle partie intégrante de la nature humaine, ou est-elle le fruit de son expérience ? Paul Thomas Anderson convoque William Blake et ses Chansons de l’innocence et de l’expérience : le fameux tigre du poème du même nom est en Plainview autant que dans Sunday, ce qu’il reste de l’innocence (le petit H.W.) fera les frais de la corruption des hommes, obsédés par l’exploitation du sang christique de la terre de Dieu. L’Eglise n’a pas plus de légitimité que le capitalisme naissant symbolisé par Plainview. Quand ce dernier accepte de se laisser baptiser par Sunday devant une armée de fidèles (l’absurdité de la scène donne lieu à un moment de comédie pure), c’est pour mieux les rallier à sa cause. Sunday, lui, a déjà cédé depuis longtemps à la cupidité.

Plainview ne croit en rien sauf en lui. Logiquement, c’est le sang qui l’obsède : celui de la terre, mais également celui qui coule dans ses veines et dans celui de ses proches. Il y a son fils, H.W., mais tout à coup surgit un demi-frère dont il ignorait l’existence, et qui ne demande rien si ce n’est l’hospitalité et un travail. Ce lien que rien ne prouve, Plainview l’accepte en fermant les yeux : c’est la seule chose en laquelle l’on peut croire, semble-t-il penser. Par le biais d’une double trahison, celle de ce frère tombé du ciel dans un premier temps, puis celle de H.W. devenu adulte qui prendra la voie de son père pour finalement devenir un concurrent, Plainview perdra définitivement pied (comble de l’ironie, Eli Sunday est dès le début du film trahi par son frère jumeau, Paul). Il n’y a rien de bon en l’Homme, pas même celui qui partage le même sang : au bout du chemin, ne restent que le pétrole, l’argent et la solitude.

Le cinéaste traduit dans chaque plan l’opposition entre l’aridité du décor et l’extravagance de la volonté (et du destin) du personnage central : ainsi, le lyrisme tourbillonnant propre au style Anderson (qui compte autant d’adeptes que de détracteurs) est sans cesse malmené par la violence de l’intrigue et la radicalité de l’espace. Paul Thomas Anderson filme des tout petits hommes qui tentent de s’approprier la Terre (Plainview) ou le Ciel (Sunday) : dans l’ensemble, les personnages évoquent les Lilliputiens neutralisant Gulliver. Au gré d’un final grandiloquent, pour ne pas dire grand-guignolesque, Paul Thomas Anderson offre à son anti-héros une conclusion à sa démesure. Cloîtré dans une immense bâtisse victorienne en guise de signe extérieur de richesse, le vieux Plainview passe ses journées à maugréer et investit les lieux de la même façon qu’il a vécu sa vie : comme un animal. Plainview met un terme définitif à tout ce qui a jalonné son existence : le fils chéri est renié, le prêtre cupide neutralisé tel un cafard. La folie a pris tout l’espace (à l’image de Daniel Day Lewis, extraordinaire pendant tout le film, mais un peu trop en roue libre dans la dernière scène), la haine de l’autre dévore ce qu’il reste d’humanité, ouvrant la voie aux personnages inventés par Scorsese dans Les Affranchis ou Casino, dignes descendants de Plainview. Dieu, cette grosse blague qui n’a jamais fait rire Daniel Plainview malgré les grimaces grotesques d’Eli Sunday, est mort, écrasé par la main d’un conquérant qui aura passé son existence à vider la terre de ses entrailles pour bâtir sa fortune. Le monde moderne vient de naître.

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