Accueil > Panorama > Analyse > L’Arbre, le maire et la médiathèque mardi 2 avril 2013

Analyse L'Arbre, le maire et la médiathèque

La construction logique d’un monde commun, par Matthieu Bareyre

L’Arbre, le maire et la médiathèque

réalisé par Éric Rohmer

Arielle Dombasle telle qu’en elle-même et Fabrice Luchini du temps où il n’était pas encore la potiche d’Ozon, quel bonheur ! Premier film de Rohmer, avant L’Anglaise et le Duc en 2001, à traiter aussi ouvertement de politique, L’Arbre, le maire et la médiathèque nous rappelle, en ces temps d’asservissement médiatique de la cause collective, ce qu’est très concrètement la politique : la gestion concrètes d’intérêts contradictoires, soit une affaire de dialogue, cet art où Rohmer a toujours et si singulièrement excellé. Si l’on a l’impression de respirer à notre aise dans ce film ludique qui se termine sur une fête rousseauiste, la vision du monde que Rohmer nous propose ici se fonde sur un dispositif de mise en scène quasi-logique où la marche très fortement finalisée du récit mêle les espaces aux paroles et les paroles aux regards dans une paradoxale fluidité mécanique. Rohmer, encore une fois, marionnettiste.

Structure en 7 x « Si »

L’Arbre, le maire et la médiathèque : soit le rat des villes et le rat des champs au début des années 1990, quand le souci environnemental faisait unanimement consensus. Rien de bien méchant dans le ton : son modèle est la fable ; sa structure, l’inoffensive locution conjonctive « si » dont Fabrice Luchini, professeur de français aux pantalons à la laideur mémorable, tente d’expliquer la fonction grammaticale à ses élèves. Ainsi, les sept grands moments du film débutent sur un conditionnel, inscrit sur les pages d’un cahier d’écolier, dont les points de suspension forment l’intriguant dénouement : « si a n’avait pas rencontré b… ». La rencontre n’intéresse le cinéaste que lorsqu’elle est fortuite, soit la version narrative d’un principe qui, depuis Le Signe du lion (1959) et Ma nuit chez Maud (1969), en passant par Conte d’hiver (1992), fut érigé par ce pascalien de Rohmer en principe esthétique : le hasard.

La division en scénettes, cet air bonhomme à la flûte légère et au saxophone bougon qui vient suspendre des blocs de dialogues aériens à la cordialité jamais bousculée, les jeux d’Arielle Dombasle et de Pascal Greggory qui rivalisent de mesure inhumaine et d’affabilité improbable, la science du cadrage amateur redécouverte par Rohmer depuis le milieu des années 1980, bien des procédés utilisés dans ce film semblent conviés pour faire oublier la marche implacable qui se trame en profondeur dans une inexorable avancée aussi analytique qu’une scolastique démonstration par l’absurde. En littérature comme en philosophie, ceux qui invoquent un Hasard de surface fignolent au-dessous des œuvres de logicien, aux rapports implacables et aux mécaniques cruelles et sont souvent, au fond, les plus intransigeants des déterministes. Ainsi, le jeu aléatoire qui décide dans ce film du vécu des individus trahit moins la danse véritable du monde que le plaisir qu’y prend Rohmer, ce « prestidigitateur » déjà démasqué par Serge Daney dans les années 1980, ici resté dans l’ombre de son théâtre d’effigies, en habile et discret tireur de ficelle. Les personnages de L’Arbre, le maire et la médiathèque attestent d’une superficialité d’être mesurable à leur logorrhées ininterrompues et parfaitement calibrées. Privés du semblant de libre-arbitre qui tisse d’ordinaire au cinéma l’organique des êtres de chair, ils évoluent, pour reprendre un terme du patron de presse qui discute au café, dans « l’impondérable », cet espace-temps volatile propre aux substances insoumises aux lois de l’apesanteur. Le maire Dechausnes a beau se dire et se vouloir « terrien » : comme les autres figures de ce film, il n’est qu’un pantin inconscient des forces qui le gouvernent.

Quelques bouts de réel

Mais revenons à nos moutons lesquels, contrairement à ce que croit la grande bourgeoise parisienne en week-end à la campagne interprétée par Dombasle, ne mangent pas de pain mais de l’herbe. Notre Rohmer-logicien a choisi ses éléments et son film est une équation à trois termes.

Il y a d’abord l’arbre. Vieux saule à mille lieux de la flamboyance poétique de celui d’Amarcord (Fellini, 1973), l’arbre de Rohmer a le vert pâle d’une figure quelconque. Le premier plan du film, désignatif, littéral, l’érige dans sa banalité et arrime le récit à la réalité commune et ordinaire : le monde que s’apprête à nous présenter Rohmer sera le même que celui qu’il enregistre en tant que documentariste télévisuel depuis les années 1960. Ce qu’il veut, dans ses portraits de paysannes comme dans les interviews intégrés par le film sous forme de reportages quasi-radiophoniques, c’est donc la réalité en tant qu’elle précède et survit à l’arrivée d’une caméra. Restes d’affiches de la campagne électorale régionale qui opposait à Paris Alain Juppé du RPR à Pierre Joxe du PS, tournée du maire fictif de Saint-Juire chez des artisans et des paysans, discussion politique à un café parisien filmée caméra portée, habitants de Saint-Juire présents à l’image comme autant de dépositaires de métiers véritables, prises de vues vraisemblablement dérobées à l’insu des sujets, etc., le récit paraît presque secondaire à côté de cette gigantesque masse informative fourmillante d’authenticité. Et cet environnement véritable qui se donne totalement au récit de Rohmer martèle dans l’esprit des spectateurs l’idée d’un cinéma soucieux de rester proche des gens qui ont accepté de le peupler.

Second terme de l’équation, le maire Julien Deschaunes interprété par Pascal Greggory, châtelain affilié au Parti Socialiste. De son manoir où il échange quelques cups of thé en compagnie de sa douce Parisienne en peignoir de soie à ses déambulations villageoises à visée électoraliste, il fait avant tout penser à un petit seigneur partout chez lui dans son fief et qui connaît le moindre de ses vassaux, jusqu’au dindon dont il imite à merveille le cri. Gentille ironie de la part de Rohmer exercée à l’égard d’un Parti qui, depuis le Congrès de l’Arche de la Défense en décembre 1991, s’est timidement résigné à énoncer publiquement ce que le tournant libéral de 1983 avait entériné politiquement : l’incapacité du PS à faire entrer dans les faits la culture économique que le socialisme défendait depuis le XIXème siècle, ce programme de rupture avec le capitalisme pourtant préconisé par le PS depuis le Congrès de 1972. Le contexte politique des élections régionales de mars 1992 dans lequel s’insère très clairement le film, s’il ignore encore la défaite aux législatives de 1993 qui transformera le PS en un « champ de ruine » (Michel Rocard), reste une atmosphère délétère des mesquines luttes de pouvoir qui en sont la cause. Rien d’étonnant donc à ce que L’Arbre, le maire et la médiathèque soit dénué de positionnements de principe, de débats virulents, de démonstrations de thèses fortes, bref d’idéologie. Rohmer, quoique donnant le dernier mot au professeur de français, ne cherche d’ailleurs pas à se couler dans un des points de vue incarnés : la bataille de pensée, à droite comme à gauche, n’est plus à l’ordre du jour.

En guise de politique, nous ne trouverons en somme que deux choses : d’une part, de nombreuses considérations sur les stratégies de carrière des uns et des autres (soit la politique politicarde) ; d’autre part, l’analyse de l’exercice du politique à l’échelle de l’îlot, dans ce petit village de Vendée d’après la Décentralisation et qui sert à Rohmer de terrain d’étude ethnologique. Or, le triomphe d’une position sur les autres ne devra rien dans le film aux idées et aux convictions mais à un système mécanique de séries déterminées qui dans leurs croisements créent d’agréables mais fâcheuses coïncidences lesquelles, en retour, nous font oublier les raisons de leur existence. L’expérience de pensée de Rohmer, qui prend place dans un désert idéologique, montre l’inefficience des idées dans l’ordre politique contemporain où seuls le réseau et la connexion (notamment avec les médias) permettent la réalisation d’une intention.

La beauté, raison de la révolte

Et c’est par ce biais d’une politique à l’état concret et quelque peu cynique que nous en arrivons au troisième et dernier terme de l’équation : la médiathèque. Objet de toutes les douces querelles qui animent la vie psychique des différents protagonistes, ces « états d’âmes » que Rohmer a toujours cherché à fixer dans une dialectique de points de conviction et de grands mouvements contradictoires, la médiathèque, si elle structure l’ensemble du récit, n’existe qu’à l’état de dessin de maquette (ceux de l’architecte). Jamais présente concrètement, elle n’est dans le film qu’un projet politique et Rohmer, filmant à maintes reprises le champ où elle est censée prendre place, relève le défi de donner à son spectateur une image de ce qui n’est pas encore. Le dernier terme de l’équation est donc une vue projective, symbole de tout effort de modification politique du réel, espace de discorde collective, plan projectif sur lequel tout le monde, jusqu’aux enfants, en vient à se prononcer.

Or, sans même exister, cette vue de l’esprit, à l’instant même où le regard du spectateur commence à épouser celui du professeur de français, fait obstruction à la vue réelle. La médiathèque n’existe pas encore et nous la voyons déjà nous empêcher de voir le clocher du village, élément urbain assurément le plus présent à l’écran, subtil procédé par lequel Rohmer nous fait adhérer au paysage qu’il défend. Ce qui transforme ce projet en sujet de croisade est que la médiathèque provoque chez le professeur une gêne d’ordre esthétique. Elle est un élément susceptible de faire obstacle à l’exercice d’un « goût de la Beauté », titre du célèbre recueil de Rohmer qui rassemble ses articles de critique mais aussi cri de guerre du personnage de Luchini : « c’est beau, mais que c’est beau ! » lance-t-il à sa femme et sa fille en photographiant son arbre chéri. En pivotant autour du caractère esthétique de l’espace, la justesse de ses ordonnancements, la nécessité de respecter les harmonies naturelles dont nous héritons et qui précèdent nos intentions, L’Arbre, le maire et la médiathèque exhibe le commencement de la politique selon Rohmer. Réactionnaire évidemment. Mais qui, dans ce film-monde, jusqu’à la figure la plus progressiste étonnamment campée par Dombasle, pourrait prétendre ne pas être soumis à cette pulsion de réaction ?

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