Accueil > Panorama > Hors-champ > La Palme de trop ? mardi 26 mai 2009

Hors-champ La Palme de trop ?

Retour sur l’histoire du Festival en une question, par Ophélie Wiel

La Palme de trop ?

Le 62e festival de Cannes est fini : voici venue la traditionnelle heure de récrimination des critiques (dont nous sommes) contre le palmarès, forcément trop injuste, incompréhensible ou carrément idiot. Pour inaugurer une nouvelle rubrique donnant la parole à ses rédacteurs en une question, Critikat a décidé de revenir sur 62 ans de Festival en cherchant à décerner la "pire" Palme de toute l’histoire. Quoique deux films se détachent clairement (Dancer in the Dark, Lars von Trier, 2000 et Le vent se lève, Ken Loach, 2006), les avis restent divers, savoureux, argumentés quand le besoin s’en faisait sentir, parfois drôles, souvent rageurs – preuve que même à Critikat, tous les goûts sont dans la nature et que le débat reste ouvert, quoique parfois sanguinaire. En toute subjectivité, nous avons classé hors concours la palme décernée à Michael Moore en 2004 et à son Fahrenheit 9/11, dont l’avis suivant d’un rédacteur est partagé par une grande majorité (mais pas l’unanimité) d’entre nous : « 2004 me semble l’année marron par excellence. Il s’agit évidemment de l’infâme Michael Moore et de son brouet Fahrenheit 9/11. Avec les applaudissements de rigueur à la fin de celle-ci, c’est sans doute la pire séance de cinéma que j’ai vécue. Un anti-film, de l’anti-cinéma, du prêt-à-penser pour cerveaux indisponibles : une merde (d’où le choix de la couleur ci-dessus) indéfendable. »

Quelle est, selon vous, la Palme d’or la moins méritée de l’histoire du festival de Cannes ?

Vincent Avenel

Dancer in the Dark (Lars von Trier, 2000)

C’est le summum de la série "misérabiliste" des Palmes.


Ariane Beauvillard

Ex-aequo Orfeu Negro (Marcel Camus, 1959) et L’Enfant (Jean-Pierre et Luc Dardenne, 2005)

Orfeu Negro ou comment la description lancinante plombe un mythe.
L’Enfant ou comment le misérabilisme plombe une étroite représentation sociale.
Cannes ou comment les honneurs plombent parfois le cinéma.


Stéphane Caillet

Pas vu toutes les Palmes, mais le côté cyniquement voyeur et mégalo de Dancer in the Dark (Lars von Trier, 2000) qui se fait passer pour un bel hommage au mélodrame en fait une bien mauvaise Palme.
En revanche, je suis d’accord pour attribuer la Palme des Palmes à Michael Moore, juste pour l’insupportable séquence de l’Irak Disney Land, où comment prendre les spectateurs pour des cons.


Sébastien Chapuys

Le vent se lève (Ken Loach, 2006)

Cannes, c’est à la fois le lieu des révélations trop prématurées et des consécrations trop tardives. Outre les nouveaux réalisateurs promus « jeunes prodiges du cinéma mondial », et propulsés du jour au lendemain sur le devant de la scène médiatique avant d’avoir pu commencer à bâtir une œuvre – fruits gâtés avant que d’être mûrs, condamnés à décevoir ou à s’enfermer dans la tour d’ivoire de l’auteurisme pour festivals –, il y a ces cinéastes accomplis, qui ont derrière eux une riche filmographie, et qui se retrouvent célébrés à Cannes en fin de carrière, pour des films qui ne sont plus que l’ombre de leurs réussites d’antan.

C’est peut-être parce que la compétition 2006 était assez faiblarde (peu de bons films, encore moins de mémorables), que Le vent se lève a paru mériter une Palme aux yeux du jury présidé par Wong Kar-wai. Mais pour ceux qui connaissent et apprécient le cinéma engagé et formellement remarquable du Britannique, ce Vent n’est qu’une petite brise comparée aux tempêtes des années 1970 (Kes, Family Life…) à 1990 (Ladybird, Land and Freedom). Manichéen, désincarné, académique et consensuel, Le vent se lève méritait moins que tout autre film de Loach de se voir ainsi distingué – loin de représenter le sommet de son œuvre, il n’est que le symptôme terminal de son essoufflement. Triste fin de carrière pour un auteur révolutionnaire reconverti en autorité morale pontifiante : le jour où un enragé, un subversif, reçoit la plus haute distinction des mains des professionnels de la profession, c’est peut-être bien qu’il ne dérange plus personne.


Emmanuel Didier

La Leçon de piano (Jane Campion, 1993)

Un hennissant mélodrame qui ne parvient pas à cacher sa médiocrité derrière ses apparentes bonnes intentions.


Oscar Duboy

Ex-aequo Rosetta (1999) et L’Enfant (2005)

Non, les frères Dardenne ne sont pas les pires cinéastes du monde. Oui, leur attribuer une Palme d’or les rendait déjà fatigants, alors que la deuxième les a rendus carrément insupportables.
Non, le fait qu’ils soient belges n’a rien à voir là-dedans. Oui, le fait qu’il soient belges permet au chauvinisme français de se les approprier dès qu’ils gagnent.
Non, la vie n’est heureusement pas faite que de misère. Oui, le cinéma doit cependant refléter les aspects moins gais de notre monde.
Non, le film social et/ou réaliste n’a pas toujours été aussi autocomplaisant. Oui, la commisération redondante dans toute forme d’art est lassante et vaine, là où un brin de retenue objective a pu donner des films aussi durs mais magnifiquement poignants.
Non, la surenchère n’est pas un style facile à manier. Oui, ceux qui ne possèdent pas cette compétence devraient faire preuve d’un peu de pondération.
Non, les festivals ne sont pas que des lieux de déprime. Oui, il serait grand temps d’inverser la tendance.
Non, je ne suis ni un téléspectateur de TF1, ni Dany Boon aux Césars. Oui, j’aime le cinéma autant que vous, je m’appelle Oscar Duboy et vous parle d’un festival qui est censé être le plus grand du monde, celui de Cannes.


Sarah Elkaïm

Underground (Emir Kusturica, 1995)

C’est le film où sa touche personnelle a basculé dans le procédé, qui m’a donné l’impression de son incapacité à apporter une réponse cinématographique sincère à la guerre pour se plonger dans un tintamarre de cuivres, insupportables ici.


Romain Génissel

Un homme et une femme (Claude Lelouch, 1966)

La meilleure des palmes : Taxi Driver (Martin Scorsese, 1973), non ?

La pire : Sans doute la dernière, mais je n’ai pas vu Le Ruban blanc...
Donc, Un homme et une femme de Claude Lelouch m’apparaît comme le gagnant de la loterie.


Florian Guignandon

Dancer in the Dark (Lars von Trier, 2000)

Car il y a quelque chose d’ignoble chez Lars von Trier, et dans ce film un cynisme insoutenable. Non pas un cynisme dans sa vision du monde, après tout pourquoi pas ?, mais un cynisme car tout est construit pour faire larmoyer le spectateur, et ce sans motivation particulière, comme s’il s’en fichait. Je pense à lui et à cette phrase de Valéry : « L’homme n’est pas si simple qu’il suffisse de le rabaisser pour le comprendre. » Et puis c’était quand même Luc Besson le président du Jury.


Clément Graminiès

La Loi du Seigneur (William Wyler, 1957)

Même si par ailleurs j’aime beaucoup ce réalisateur.


Arnaud Hée

Dancer in the Dark (Lars von Trier, 2000)

En excluant Michael Moore, tous les films deviennent tout à coup respectables. Enfin presque. The Mission de Roland Joffé en 1986. Vague souvenir, mais ça doit être bien mauvais, dans le genre fresque historique kitsch vieillie et moche. Mais ma palme va à Dancer in the Dark de Lars von Trier, une expérience de spectateur très très pénible, jusqu’à la nausée. Un mé(ga)lodrame qui se révèle un vrai navet sous le très épais vernis du pseudo chef d’œuvre.


Alexandre Labarussiat

Le Salaire de la peur (Henri-Georges Clouzot, 1953 – Grand Prix du Festival)

Au risque d’être répudié...


Raphaël Lefèvre

Ex-aequo : Rosetta (Luc et Jean-Pierre Dardenne, 1999) et Dancer in the Dark (Lars von Trier, 2000)

Deux insoutenables prises d’otage sensorielles et psychologiques.


Claudine Le Pallec Marand

L’Éternité et un jour (Théo Angelopoulos, 1998)

Malgré le titre merveilleux, le souvenir d’un naufrage esthétique en péniche, une nature morte plutôt qu’un film, sous prétexte que l’Occident découvre la chute du communisme...


Mathieu Macheret

Le Ruban blanc (Michael Haneke, 2009)

La « pire Palme d’or de tous les temps » est toujours la plus récente, la dernière. Sinon, le festival de Cannes aurait disparu depuis longtemps !
Cette année, elle récompense un Haneke hautain, plein de morgue, raide et pédant (dans le sens de « donneur de leçons »). Le Ruban blanc est corseté tout du long par un principe formel implacable : noir & blanc bergmanien, cadres au cordeau, distance, froideur – en somme, tout le rigorisme qu’il fustige chez sa petite communauté de personnages. On est écrasé par la si ostensible volonté de puissance du maître (Haneke nietzschéen ?). Celui-ci nous refait le coup des origines du nazisme, sur un terreau fertile : la Prusse rurale et protestante des années 1913-14. Alors qu’on se demande, depuis X films, jusqu’où il nous faudra fouiller pour déterrer ces fichues origines, Haneke a déjà sorti son microscope. Belle scène de déclaration de dégoût d’un médecin à sa servante mais, là encore, c’est Bergman qui règne.


Carole Milleliri

Entre les murs (Laurent Cantet, 2008)

Après réflexion, cherchant à dépasser ma méconnaissance de certains films « palmés » depuis 1955 pour répondre malgré tout à cette question, je choisirais de considérer le film Entre les murs comme la pire Palme d’Or (que je connaisse).

Cette réponse mérite évidemment une explication. D’autant plus que certains lecteurs ont peut-être compris mon admiration pour le merveilleux directeur d’acteurs qu’est Laurent Cantet (voir et revoir Ressources humaines !). J’ai en revanche des réserves certaines sur l’intérêt discursif et esthétique d’ Entre les murs, dont un certain nombre de scènes rappellent des séquences documentaires vues et revues sur le sujet (je pense par exemple au film Grands comme le monde, Denis Gheerbrandt, 1998). Je doute aussi du réalisme (pourtant attribué au film) de certaines situations proposées dans cette fiction. Cette impression a pu être confirmée par des amis professeurs dans l’enseignement secondaire, qui ne se sont pas reconnus pas du tout, voire ont pu être choqués par le comportement hautain, et parfois agressif, du « personnage » de François Bégaudeau. Je reconnais cependant l’intérêt sociologique de ce film, abordant des questions importantes qui ont toute leur légitimité dans le champ cinématographique (enseignement, citoyenneté, adolescence, mixité, incommunicabilité, rapports ethniques et rapports de classe...).

Mais je trouve malgré tout ce film bien surestimé et le voir obtenir la Palme d’Or fut pour moi une grande surprise en 2008. Je choisis donc ici de considérer Entre les murs comme la pire Palme d’Or, dans le sens du « pire mode d’attribution d’une récompense » : le film s’est en effet vu attribuer cette Palme de façon tardive et hâtive. Dernier film visionné par le jury au matin de la clôture du festival, Entre les murs a volé la vedette à Valse avec Bachir à la dernière minute. Ce film concurrent est également sujet à polémique, mais ses qualités plastiques et techniques, tout comme l’audace de son propos, méritait peut-être d’être mises en valeur. Mais Entre les murs aurait finalement été choisi en raison de l’universalité de son discours, d’après les propos du président Sean Penn lors de la remise de la Palme. Je ne peux toujours pas m’empêcher de trouver ça louche...

La pire des Palmes d’Or, c’est celle qui fait ressentir un an après ce doute persistant, cette incompréhension toujours latente.


Marion Pasquier

Le vent se lève (Ken Loach, 2006)


Thomas Pietrois-Chabassier

Le vent se lève (Ken Loach, 2006)

Pour le manque d’audace du jury.


Raphaëlle Pireyre

Sexe, mensonges et vidéo (Steven Soderbergh, 1989)

Sans doute devenu assez irregardable aujourd’hui...


Fabien Reyre

Mission (Roland Joffé, 1986)

En ce qui me concerne cela se joue entre Sailor & Lula (David Lynch, 1990), Mission (Roland Joffé, 1986) et Underground (Emir Kusturica, 1995)... Je dirais Mission, car à ce compte-là on n’a qu’à donner des palmes à Ridley Scott, Jean-Jacques Annaud et Bille August... Ah non, lui c’est déjà fait ! Deux fois en plus !


Belinda Saligot

Ex-aequo Dancer in the Dark (Lars von Trier, 2000) et Le vent se lève (Ken Loach, 2006)

Dancer in the Dark : si l’héroïne n’avait pas eu ses problèmes de vue, ça m’aurait bien arrangée. Et si elle ne chantait pas, aussi. Je l’ai vu une fois, je la revois danser sur des rails, et je ressens encore en moi cette lassitude profonde à voir défiler des images sans les comprendre, des images qui défilaient à toute vitesse, qui m’ont plongée dans un profond ennui, dont le résultat final m’a achevée, et pourtant, Lars von Trier ne m’a pas toujours fait cet effet, bien au contraire.

Le vent se lève. Une histoire classique, une fin classique, larmoyante, prévisible. De beaux plans, encore de la politique, oui, et alors ? Pourquoi palme-t-on un film ? Parce que l’histoire est jolie et secoue les consciences ? En tout cas, pas parce que le réalisateur a cherché a réinventer une manière de filmer.


Matthieu Santelli

Il est vrai qu’entre les choix peureux qui récompensent les films académiques de Bille August (Pelle le Conquérant, 1988 ; Les Meilleures Intentions, 1992), les Palmes d’or ex-aequo consensuelles souvent le fruit de compromis pas toujours honnêtes, les prix par défaut qu’on a pu décerner aux Dardenne, Angelopoulos ou même le pauvre Pialat (Sous le soleil de Satan, 1988), les Palmes abusives attribuées à des cinéastes surestimés comme Kusturica, Tarantino (Pulp Fiction, 1994) ou Lars von Trier, il y a de la matière pour désigner la pire des Palmes d’or. Cependant, je m’abstiendrai bien de choisir un film et répondrai simplement à cette question en disant : toutes !

Le principe des prix, et particulièrement les prix cannois, outre l’aspect grotesque du cérémonial glamoureux et morbide qu’il implique et la ridicule façade de prestige mal placé qui est la seule image qu’il renvoie du cinéma, m’est personnellement insupportable pour le caractère totalement aléatoire de ses résultats (qui alignent sur un même tableau Le Guépard de Visconti – 1963 – et The Mission de Joffé), dont la qualité des films est loin d’être l’unique facteur. Les prix du festival de Cannes tentent d’imposer une hiérarchie des valeurs cinématographiques en esquissant leur propre histoire du cinéma au présent, tandis que l’histoire du cinéma, la vraie, se construit au passé et, bien souvent, refuse le chemin que Cannes lui a tracé.

En regardant une liste de toutes les Palmes d’or de l’histoire et en y constatant les quelques grands chef-d’œuvres qui y figurent (La Dolce Vita – Federico Fellini, 1960, Les Parapluies de Cherbourg – Jacques Demy, 1964, Blow Up – Michelangelo Antonioni, 1967...) j’ai surtout été frappé par l’inutilité de ce prix tant j’avais oublié que ces films en étaient gratifiés, tant il devient soudain accessoire, anecdotique. Je ne peux alors m’empêcher de penser qu’il sert essentiellement de repère médiocre à une cinéphilie faible.


Benoît Smith

J’avoue n’avoir pas vu des masses de Palmipèdes dorés, encore moins en entier, et encore encore moins des mérités. Beaucoup de baudruches, allant de Mission à 4 mois, 3 semaines et 2 jours (Cristian Mungiu, 2007) (eh oui)... Jusqu’à plus ample information, les quelques chiantissimes images que j’ai pu glaner de L’Éternité et un jour d’Angelopoulos feront de ce film un candidat à la palme de la Palme la moins supportable de l’histoire des Palmes. Sinon, par pure mauvaise foi puisque j’en ai vu encore moins que l’Angelopoulos, je me fends d’une mention spéciale à l’opus palmé de ce gougnafier de Lars « von » Trier.


Ophélie Wiel

Difficile de faire son choix entre les Palmes « bonne conscience écolo » (Le Monde du silence, Jacques-Yves Cousteau et Louis Malle, 1956), les récompenses incompréhensibles accordées à des cinéastes oubliés pour une bonne raison (Bille August) ou à des œuvres gentillettes sans réel impact cinématographique (Le Knack ou comment l’avoir, Richard Lester, 1965 et Un homme et une femme, Claude Lelouch, 1966). Le plus rageant au fond, n’est pas tant à qui sont attribuées les récompenses, mais qui les attribue. Si les débuts du festival furent marqués par des jurys n’appartenant pas au monde du cinéma (avec notamment des écrivains comme présidents du jury), la « glamourisation » de ces dernières années est certainement bien plus insupportable. Certes, Meg Ryan, Zhang Ziyi et Aishwarya Rai portent de bien belles robes sur le tapis rouge. Mais en quoi les acteurs/actrices (composant souvent la moitié du jury) ont-ils plus de légitimité que les autres à décider des films les plus réussis du festival de cinéma « le plus important du monde » ? À quand un jury composé aussi de chefs opérateurs, monteurs ou techniciens du son ? Le grand Alain Resnais fit bien de leur rendre hommage cette année ; car sans eux, il n’y aurait pas de films, ni de Palmes.

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